Dune, part ouane, une adaptation ambitieuse de Villeneuve

dune villeneuve affiche

Dune… Voilà donc le film (première partie), signé par un réali­sa­teur de mon top ten, Denis Ville­neuve. Un film d’abord mal sorti à cause de la pandé­mie et enfin présen­té comme le block­bus­ter US de la rentrée. Au menu, de la SF, des explo­sions, de grands senti­ments et des vaisseaux spatiaux. Vraiment ?

Fan un jour, fâné un jour

Dune a été un des livres impor­tants dans ma construc­tion artis­tique. Je l’ai décou­vert au bon âge (17 ans), au moment où je kiffais Moebius… dont l’univers SF était lui-même construit par tout le travail effec­tué sur le projet d’adaptation de Jodorows­ky. Dune est un livre impor­tant dans la science fiction litté­raire : sorti en 1965, il aborde des théma­tiques pas encore à la mode, notam­ment la crise de l’énergie, l’écologie globale, la génétique ou les médecines alter­na­tives. Et desti­née messia­nique. Le tout dans un embal­lage space opera très ambitieux. Le succès est énorme non seule­ment dans la commu­nau­té SF tradi­tion­nelle mais aussi dans ce que l’on va appeler les geeks : des étudiants scien­ti­fiques qui se passionnent pour une culture alter­na­tive et délaissent les références classiques.Dune reste une œuvre culte qui peut s’interpréter diffé­rem­ment à diffé­rentes périodes.

Moebius

Adaptation, piège à con

Dans très longtemps, l’Empereur donne à la famille Atréides menée par le Duc Leto la gestion de la planète Arrakis. Sur Arrakis, on récolte pénible­ment l’Épice, une substance unique qui permet le voyage inter­stel­laire en donnant des capaci­tés de naviga­tion spéciales aux naviga­teurs. Le fils de Leto, Paul, est un adoles­cent doué et curieux. Il est excité de décou­vrir un nouveau monde, aussi rebutant soit il, un monde déser­tique peuplé des vers de sable monstrueux et de tribus guerrières, les Fremen, en guerre contre les divers occupants. Sans compter les pièges laissés par les redou­tables Harkon­nen, anciens gérants de la planète. Rapide­ment, Paul découvre que les autoch­tones voient en sa mère et lui les prota­go­nistes d’une prophé­tie qui leur appor­te­ra la liber­té. Via le Jihad ?

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Les produc­teurs ont vu tout de suite l’intérêt de capita­li­ser sur le succès du livre et le carton de Star Wars les a confor­té dans le poten­tiel commer­cial de Dune. Les diverses tenta­tives font partie intégrante de la légende . La version Jodorows­ky (voir mon article ici) est consi­dé­rée comme fonda­trice dans le dévelop­pe­ment du genre science-fiction moderne au cinéma, irrigant aussi bien Star Wars que Alien ou Blade Runner. Celle de Lynch est un échec cuisant pour un des metteurs en scène les plus impor­tants du cinéma du XXème siècle. De manière plus anecdo­tique, le jeu vidéo Dune II va poser les bases du STR (jeu de straté­gie en temps réel) qui va amener Warcraft et, par conta­mi­na­tion World of Warcraft et League of Legend.

John Schoen­herr

Bon, il vaut quoi ce film ?

Du coup j’ai été assez surpris et pas vraiment surpris à la fois d’apprendre que Ville­neuve s’attaquait au roman. Une bonne nouvelle puisqu’en réussis­sant brillam­ment à succé­der à Ridley Scott sur la très casse gueule suite à Blade Runner, il prouvait qu’il pouvait s’attaquer à des défis de ce type. Mais l’inquiétude restait : le livre est réputé inadap­table vu son ampleur et la cohérence du monde d’Arrakis. Sans compter sa narra­tion particulière.

Dans Dune, chaque chapitre commence par un extrait du Manuel de Muad’Dib rédigée par la Princesse Irulan qui n’est autre que la fille de l’Empereur. Le Manuel porte un regard a poste­rio­ri sur l’histoire que nous allons décou­vrir. Dune est donc une histoire placée dans un lointain futur mais aussi une histoire déjà passée. Cette approche souligne des thèmes impor­tants du roman : la vision du temps et de ses embran­che­ments, le mensonge de la desti­née (filiale, génétique et tradi­tion­nelle). Tout est déjà écrit et tout est à décou­vrir. Une autre carac­té­ris­tique du roman, c’est que l’on assiste aux évène­ments du point de vue de plusieurs person­nages, ce qui donne l’impression de savoir ce qui va arriver – de desti­née manifeste – alors que Herbert joue aussi avec cette omniscience du lecteur.

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Lynch avait utili­sé le récit de la Princesse et Ville­neuve ne le fait pas. Son adapta­tion va vite à l’essentiel du récit et gomme ainsi le charme de la première partie du roman où l’on découvre intime­ment les divers person­nages, leurs rapports (tout est question de rapport dans Dune). Ici, ça avance de manière violente. Très violente. J’ai décou­vert avec Ville­neuve que Dune est une histoire de mort. De mort brutale. On y meurt très salement — les combats se font litté­ra­le­ment au couteau.
J’ai essayé de relire le bouquin après avoir appris l’existence de l’adaptation mais, plus de trente ans après, j’ai rapide­ment calé. Les person­nages de Herbert sont litté­ra­le­ment des surhommes (et surfemmes) qui surana­lysent tout ce qui les entourent. Ça m’a un peu saoûlé. Ville­neuve suggère ce compor­te­ment (il suggère beaucoup de choses dévelop­pées dans le roman, certains person­nages sont à peine entre­vus) mais il a fait un choix fort : les prota­go­nistes sont plus que des humains ou surhu­mains. Ce sont des Dieux en puissance qui s’affrontent pour dominer l’Univers. Le film est un opéra narrant une nouvelle mytho­lo­gie et la musique omnipré­sente de Hans Zimmer entre orages, instru­ments tradi­tion­nels et électro­nique dark, nous porte sans répit dans le voyage effrayant du jeune Paul, engagé dans une voie qui l’effraie mais le fascine à la fois.

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C’est proba­ble­ment le premier block­bus­ter qui évoque l’actualité récente du Proche Orient. En parlant de Jihad en 1965, Herbert imagi­nait une guerre sainte qui semblait complè­te­ment obsolète et avait un parfum d’aventures orien­tales. Après Daesh, c’est une théma­tique délicate mais qui est claire­ment évoquée. Dune est occupée par des troupes étran­gères qui ne font aucun cas des indigènes violem­ment répri­més par les Harkon­nen. Les Fremen en sont réduits à attendre le libéra­teur d’une prophé­tie. Les violences affichées à l’écran rappellent d’autres violences très réelles. L’ensemble est suffi­sam­ment bien écrit pour que l’on comprenne que ce n’est pas la même histoire mais c’est coura­geux de la part de Ville­neuve d’assumer ce versant du livre.

Li-An (Inkto­ber 2020)

On va termi­ner par quelques regrets par rapport à l’histoire origi­nale. Star Wars, la boîte à cash, présente un univers à la techno­lo­gie rudimen­taire très inspi­rée par la science fiction des années 1930 (les gens se baladent avec des capes !). Dune est assez proche visuel­le­ment mais pour des raisons expli­quées dans le livre : suive à une guerre contre les machines, les humains contiennent sérieu­se­ment la techno­lo­gie (il n’y a pas de super ordina­teurs ou même de smart­phone). De la même manière, les boucliers risquent de rendre perplexes les non-initiés : conçu pour proté­ger intégra­le­ment le porteur, ils néces­sitent une action lente pour être traver­sés, d’où l’étrangeté des combats au corps à corps. À noter qu’il est utili­sé par deux fois des lasers dans le film, des lasers qui se comportent comme ils le devraient, pas comme des sabres lasers en plastique.

Bon, vous l’aurez compris, j’ai pris un énorme plaisir mais en grande partie parce que je compre­nais immédia­te­ment ce qui n’est parfois qu’effleuré à l’écran. J’ignore comment les specta­teurs qui ne connaissent pas le bouquin peuvent appré­hen­der le film. Ça reste un spectacle monumen­tal, très sobre visuel­le­ment, qui tire plus vers la peinture que l’illustration, avec des person­nages parfai­te­ment incar­nés et une histoire de desti­née prenante.

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8 Commentaires

  1. says: Yossarian

    Tu rejoins donc le camp de ceux que l’adap­ta­tion de Ville­neuve a séduit (j’en suis). C’est fou l’attente générée par ce film et les passions qu’il suscite dans le fandom, parce que chez le néophyte, j’ai l’impres­sion que ça passe plutôt bien, du moins si l’on en juge les résul­tats du box office.
    On croise les doigts en atten­dant la sortie en Chine et aux Etats-Unis. J’aime­rais bien la voir la seconde partie – on attaque le dur là – mais aussi l’adap­ta­tion du Messie de Dune, où Herbert fracasse son surhomme messie Paul Atréides.

    1. says: Li-An

      Le fandom n’est jamais content par défini­tion. Les tenta­tives d’adapter Dune ont été telle­ment diffi­ciles que les fans devaient consi­dé­rer que le cinéma ne pourrait jamais phago­cy­ter le livre. Las, le voilà film référence. Peut-être qu’une série permet­trait de tout mettre mais pas sûr que le grand public accro­che­rait facile­ment à la complexi­té de l’univers. J’ignore s’il va aller jusqu’au Messie qui est effet d’une belle noirceur.

        1. says: Li-An

          Je pense en effet que lorsque l’on connait les deux parties, on veut aller au bout de l’histoire. Mais ça fait au moins trois films, pas gagné.

  2. says: olivier

    ”J’ignore comment les specta­teurs qui ne connaissent pas le bouquin peuvent appré­hen­der le film.”

    Je l’ai vu avec mes trois grands, un seul a lu Dune. Ma conclu­sion : ceux qui n’ont pas lu le bouquin ne comprennent qu’ils n’ont pas tout compris, et tout va bien. Imparable.

    1. says: Li-An

      J’ai un peu triché parce que le fiston n’avait pas lu le bouquin. Il m’a dit que ça lui rappe­lait surtout le Métaba­ron et qu’en série ça aurait été plus adapté. Mais pas pressé de voir la suite.

  3. says: Tororo

    Comme le maître de céans, j’ai lu Dune ”au bon âge” (autre­ment dit, à l’âge où on le kiffe grave) et à présent que je tends à consi­dé­rer ce livre comme un des plus specta­cu­lai­re­ment suréva­lués de toute l’his­toire de la science-fiction, je me tâte un peu pour le relire tout de suite. Non parce que j’aurais peur de caler rapide­ment (je décou­vri­rais sûrement un tout autre livre que celui que j’ai lu il y a quarante ans, et du coup ça maintien­drait mon intérêt en éveil, du moins je l’espère), mais à cause de ce fichu film. Je crois que je vais voir le film d’abord. D’après ce que je lis (ici et là, et en parti­cu­lier, ici) ce que Ville­neuve semble avoir pris au sérieux, ce sont les néces­si­tés du travail d’adap­ta­tion, et pas la réputa­tion du bouquin.

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