

Quelques fois, on tombe sur un objet artistique qui touche au cœur, un truc que vous envoyez direct dans vos préférés de tous les temps, un machin que vous auriez adoré découvrir à l’enfance ou l’adolescence, parce que ça vous aurait accompagné tout le reste de votre vie et gue vous l’auriez lu et relu plusieurs fois. Un étranger en Olondre est ce type de roman.
Vous croyez aux fantômes ?
Jevick est né à Thyom. Son père possède une plantation de poivriers et, tous les ans, part à la cité de Bain vendre sa récolte. Un jour, il ramène de son voyage un percepteur pour Jevick, un homme qui va lui donner le goût des livres et lui faire comprendre que le monde est plus vaste que Thyom.
Un commentateur sur le Web se plaint que le livre « met du temps à démarrer ». Quelle erreur. Le livre débute avec l’enfance de Jevick, qui grandit avec l’amour d’une mère superstitieuse et dévouée, un frère qui n’a pas toute sa tête, un père distant et la femme de son père, froide et rancunière. Dans un monde qui évoque l’Indonésie, peut-être une Inde réinventée, Sofia Samatar s’attarde sur les sensations de l’enfance dans un monde riche en couleurs. Pas besoin d’action, la vie suffit.
Lorsque Jevick découvre enfin Bain, il choisit d’y rester bien plus longtemps que prévu. Une ville avec des librairies ! Des étudiantes et des filles légères avec qui flirter, des petites frappes qui veulent refaire le monde et son fameux festival des Oiseaux. Un évènement dramatique va propulser Jevick au cœur d’un conflit religieux et politique qui va le faire voyager à travers l’Orlonde.
D’autres dieux

Un truc qui me chiffonne un peu dans les récits historiques et fantasy que je lis, c’est que les personnages sont souvent peu concernés par la religion, lorsqu’elle n’est pas complètement minorée dans l’univers où ils évoluent. Pour la France, on peut voir ça comme un héritage Alexandre Dumas où ses mousquetaires sont des personnages créés après une Révolution qui se défie de l’Église. Pour les Anglo-Saxons, les Hobbits de Tolkien sont particulièrement peu religieux, mais on peut imaginer que Tolkien ne peut pas faire de ses personnages positifs des païens aux croyances étranges. Quoi qu’il en soit, dans la fantasy classique, les cultes sont soit des trucs vagues et sympathiques, soit sources de problèmes à base de sorciers maléfiques.
Dans Un étranger à Orlonde, les religions sont traitées très soigneusement. On découvrira les grands prêtres, leurs ambitions et leur vie de cour, puis les gens du peuple, leurs croyances et jusqu’à leurs superstitions (qui varient évidemment suivant les régions). Comme c’est un des axes fort du récit, Samatar ne pouvait pas passer à côté, mais ce soin apporte beaucoup au sentiment de dépaysement.
Pas un seul orc
On a comparé Samatar à Ursala K. Le Guin et c’est compréhensible. Comme son illustre collègue dans Terremer, Samatar développe un univers non anglo-saxon (et ses clichés habituels) peuplé de personnages qui ne sont pas caucasiens (sans que ce soit le sujet). Elle a un goût prononcé pour les détails de la vie courante, des vêtements à la nourriture, son monde prend vie sous nos yeux sans que ce soit forcé.
J’ai trouvé que le roman penchait aussi vers le cycle du Livre du Nouveau Soleil de Gene Wolfe (j’en parle ici). Comme le héros de Wolfe, Jevick raconte son histoire à la première personne et son récit est parsemé de chansons, de poèmes et de contes. Le livre est d’ailleurs un vibrant hommage à la littérature en général et au fétichisme fébrile des lecteurs compulsifs. Jevick découvre le monde par les livres et doit adapter sa première vision à la réalité qu’il affronte.
Des nouvelles d’Orlonde

Un étranger en Olondre est le premier roman Sofia Samatar qui a mis des années à le peaufiner. Auparavant, elle avait publié des novellas et de la poésie – d’ailleurs son écriture s’en ressent, très riche en images assez surprenantes, sans que la lecture en soit affectée. Née aux USA, Samatar a été enseignante en Afrique et s’est spécialisée dans la littérature africaine et arabe.
En France, plusieurs de ses nouvelles ont été publiées dans diverses revues (Galaxie, Gandahar…), et une novella, Hard Mary est disponible chez Argyll (les avis sont très moyens). Un recueil de nouvelles situées dans le monde d’Orlonde existe en anglais, où on suit quatre personnages féminins dans une guerre qui fait suite au premier roman (publié en 2017 !).
Bah, les couvertures
Je vous ai mis les couvertures de l’édition anglo-saxonne et les deux françaises. La plus intéressante est la première. Celle de J’ai Lu (la version que j’ai achetée) est vraiment faible, on dirait une illustration publicitaire pour un voyage en Inde. J’aurais bien tenté ma version, mais je n’ai vraiment pas le temps.
Ah, j’oubliais, il y a deux histoires d’amour inoubliables…







Comment ça pas de commentaires ? À quoi ça sert que Li-An il se décarcasse ? On dit merci à Li-An de nous offrir un beau billet sur un excellent livre, alors qu’il est très occupé. Pour le dessin, pas de souci, on est prêts à attendre… les vacances de Noël ?
On verra. Le temps est court et la vie encombrée. Mais merci pour ce commentaire encourageant.
Mais chez Alexandre Dumas ça met aussi ”beaucoup de temps à démarrer ”,et c’est merveilleux !..
Nous faisons connaissance, nous attachant à des personnages…
On y musarde,se perd un peu parfois, saisissant dans un décor ça et là force détails…il y a des passeurs;ton billet toujours étayé est une invitation.
Merci beaucoup encore pour tout cela ;
Tororo à bien raison.
Ça me fait penser que j’ai envie de relire le Comte de Monte-Cristo.