

Avec La véritable histoire de Jeanne d’Arc, Séverine Lambour et Benoît Springer continuent à explorer des voies inattendues.
Je n’avais pas chroniqué leur Claude Gueux, une adaptation de Victor Hugo publiée chez Delcourt (un homme emprisonné, parce qu’il nourrit sa famille en volant, qui se confronte au directeur de la prison), surtout parce que je ne savais pas trop quoi en dire et ce qu’elles étaient leurs intentions — à part le message évident de Hugo.
Pucelle from Lorraine
Déjà, c’est publié chez Les échappés et il a fallut que j’aille voir sur le Web pour découvrir que c’était la maison d’édition de Charlie Hebdo. Évidemment, le lecteur peut se gratter la tête en se demandant ce que Jehanne peut bien faire chez ces iconoclastes de Charlie. Réponse probable : faire la nique aux adorateurs de la Pucelle en proposant un récit au plus proche des textes officiels, c’est à dire aux déclarations que fait Jeanne à ses juges et qui sont couchées par écrit.
Ce choix nous met dans la tête de notre héroïne et permet de tracer le portrait d’une jeune fille exaltée, têtue et, lorsque la fin arrive, en proie aux doutes. Mais c’est aussi sa limite : suivre les pérégrinations réelles de l’armée du Dauphin est un peu barbant, tout comme les tractations politiques dignes de la formation d’un nouveau gouvernement Macron (de ce point de vue là, l’Humanité n’a guère évolué).
Petite et costaude
Reste que l’intérêt principal pour le lecteur pas très intéressé par le parcours d’une jeune fille sujette aux hallucinations, c’est le dessin de Springer. Je me rends compte que l’album est probablement destiné à la jeunesse et Springer a choisi de délaisser un moment le dessin réaliste pour tenter quelque chose de plus caricatural. Et il réussit fort bien. Sa Jeanne est un petit personnage grimaçant et hâbleur qui n’est pas sans rappeler le Conrad de la belle époque. En général, le personnage est toujours représenté à la mode traditionnelle catholique, c’est-à-dire une jeune et jolie femme aux petits seins (parce qu’elle est vierge, hein, les vierges, ça a des petits seins), fine et habitée. Pour vendre un discours, rien de tel qu’une gonzesse qui présente bien, l’Humanité n’a toujours pas beaucoup évolué.
En cassant complètement cette image impossible et bien trop lisse (il ne me semble pas avoir lu que Jeanne était tellement mignonne que tout le monde en pinçait pour elle), les auteurs rendent le personnage bien plus vivant et attachant — ah, cette goutte au nez. Et Springer donne de sa personne en dessinant même de grandes batailles.
Boutons les Bourguignons hors de leur fondue
Il se trouve que je me suis aussi penché sur Jeanne et même lu quelques livres sur le sujet. Du coup, je regrette un peu que le point de vue choisi ne permette pas de développer les personnages secondaires et les histoires d’à‑côté. Par exemple, saviez-vous qu’il y a eu, à l’époque, une épidémie de jeunes jouvencelles qui entendaient des voix ? Et que le Dauphin avait décidé que Jeanne devait être une spécialiste de la question et l’avait envoyé authentifier les dires une autre fille visitée ?
Et, dernière interrogation : pourquoi Lambour et Springer se sont lancés là-dedans ? Ils habitent Nantes alors que je vis à Orléans ! Il est évident que je suis plus qualifié, je connais une vendeuse de crêpes sur le marché qui a incarné la Pucelle lors du traditionnel défilé !
Quoi qu’il en soit, c’est probablement le seul ouvrage à offrir si votre petite nièce vous demande si Jeanne d’Arc a bien existé et si ça fait mal de brûler en place publique.








Ah, mais F’murrr avait déjà bien déblayé le terrain (sa Jeanne d’Arc vient d’ailleurs d’être rééditée en grand format).
Je n’en ai pas parlé parce que ce sont deux approches très différentes. La Jehanne de F’Murrr, c’est juste un détournement du personnage historique pour rigoler.
Alors si c’est pour l’historicité, se référer à La vie ardente et passionnée de Jeanne D’Arc, de Bretécher. C’est plein d’infos de première bourre, en particulier sur la façon de soigner les otites au Moyan-Âge.
Ah, tiens, je ne pense pas l’avoir lu celui-là. Malheureusement, la version de Lambour&Springer ne s’attarde pas sur la vie quotidienne de l’époque.
Les versions évoquées saut HAUTEMENT documentées, pertinentes et indispensables…
Paul Gillon…récemment, avec un merveilleux dessinateur dont je n’ai pas le nom en tête jean dufaux a également secoué le mythe made in Orléans…
Le personnage m’indiffere profondément mais il y a toujours une jubilatoire obstination, une santé dans le travail de Lambour/Springer (et Pomes/Barth),un refus du pré mâché qui me rappelle que Oui-au-fait j’aime encore la bande dessinée.
Merci à eux.
Je ne pense pas que Jehanne ait couché avec un extra-terrestre, mais qui suis-je pour juger ?
Justement, je me demandais si le Lieutenant Bertillon mérite le détour.
J’ai pour ma part beaucoup aimé ce Bertillon, très vivant,sachant nous cueillir, nous perdre un peu parfois, loin des terrains balisés.
Carine Barth épouse remarquablement le rythme que pomes sait donner au découpage et même au style adapté à la dynamique de l’intrigue…
J’attends le troisième …
Je vais essayer. J’ai acheté un Pomes qui ne me correspondait pas au niveau scénario et du coup je n’ai jamais parlé de lui sur ce blog alors que je trouve son travail très intéressant.
Jeanne n’est pucelle qu’on croyait depuis que j’ai lu l’essai de Colette Beaune, excellente professeure dont j’ai suivi jadis les cours.
Je ne connaissais même pas les faits alternatifs qu’elle dénonce, c’est dire que j’ai préservé mon environnement intellectuel :-) Je note en tous les cas — mais il y a en fait deux bouquins de sa main sur le sujet.
Si tu me lances sur le sujet, tu n’as pas fini… Pour te répondre quand même, Colette Beaune a écrit une biographie sur la Pucelle intitulée ”Jeanne d’Arc”. Elle a été ensuite conviée avec d’autres historiens à participer à un documentaire diffusé sur Arte dont le résultat l’a pour le moins fâchée. L’affaire est relatée ici : https://www.lhistoire.fr/jeanne-darc-limposture
En conséquence, elle a écrit un second ouvrage, le fameux ”Jeanne d’Arc, vérités et légendes” pour y faire part de son mécontentement et remettre les pendules à l’heure. Pour une historienne, ça s’impose.
Oui, l’heure est très importante pour les pendules historiennes. J’ai vu en effet ça dans la description de l’ouvrage. Ça devait en effet lui rester dans le gosier.
Bravo à vous pour cette chronique. Je note cette BD
L’historienne a raison de remettre les pendules à l’heure. A chacun son métier, l’historien d’un côté et le romancier de l’autre.
Je viens de me corriger, c’était bourré de fautes en tous genres. Merci quand même.
F’murr dans (à suivre), ”Jeanne de France” par Martin et Pleyers, etc, etc.…
Le sujet est récurrent, inépuisable, que ce soit historique ou non. Cette nouvelle version n’est pas inintéressante, par son dessin en tout cas.
(Jeanne par F’murr m’avait bien fait rigoler ceci dit.)
F’Murrr ne respecte rien, mais il le fait avec vigueur et esprit. Beaucoup lui sera pardonné.