Moebius et moi

Moebius est mort et j’ai reçu de nombreux mails (même de mon frangin à Tahiti) pour m’annoncer la nouvelle. Il faut dire que sans Moebius, vous ne seriez probablement pas en train de lire ce blog et je ne serais pas auteur de BD.

Quand je serai grand, je veux faire Moebius

J’ai découvert Moebius à l’âge de 14 ans dans une grande bibliothèque en bois exotique d’une grande maison créole du Tampon. Le professeur d’un copain prêtait ses albums BD à ses élèves et j’ai feuilleté à cette époque des recueils de Métal Hurlant et Arzack mais je ne les ai pas empruntés (il y avait aussi un livre sur le travail de Heath Robinson et j’ai longtemps cru que c’était du Moebius). C’est seulement l’année suivante que j’ai vraiment découvert Métal Hurlant chez un bouquiniste malouin. J’ai économisé sur l’argent de poche piscine pour m’acheter un par un les numéros contenant du Moebius: j’étais tombé amoureux de son dessin et de son univers. Et je me suis mis à dessiner, parce que je voulais devenir Moebius. Ou plutôt, je voulais connaître le secret qui me permettrait de m’évader dans ses univers.

Je dessine (presque) comme Moebius !

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mon ami le caillou

Une année à baver en math sup aura eu des conséquences bénéfiques: j’ai pour la première fois assez d’argent de poche pour m’acheter des BD. Et entre les Franquin achetés d’occase, j’acquiers l’intégrale de Moebius parue chez Les Humanoïdes Associés (sauf le dernier tome, faut pas charrier). Reste plus qu’à passer des heures à lire et relire tout ça et à dessiner.
Arrivé à la Réunion (mon Dieu, retour au Paradis !), je tombe sur un copain de copain, André Pangrani, un type qui est censé suivre les mêmes cours que moi à la fac mais que je ne vois jamais, et qui est fan de Moebius ! Et il a un copain, Gontran Hoarau – dit Goho – qui, lui, est fan de Giraud. Ah zut, j’aime pas trop Giraud, trop technique pour moi (je rappelle aux néophytes que Giraud et Moebius sont une et même personne sous deux noms différents). Quelques jours plus tard, nous nous dirigeons vers le Jardin de l’État de St Denis où se déroule une exposition Rock & BD. Le destin nous y attend puisque Mad, Serge Huo Chao Si, Boby Antoir etc… y sont déjà et qu’en sortira Le Cri du Margouillat. D’ailleurs Mad à l’époque recopie soigneusement le dessin de Moebius. Moebius et Giraud avaient suscité tant de vocations que c’en était presque risible et j’avoue que je suis resté interloqué quelques années plus tard quand j’ai rencontré de jeunes auteurs BD qui n’avaient rien lu de lui.

Jamais je ne dessinerai comme Moebius…

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portés sur l'ombre

C’est bien beau de vouloir faire du Moebius mais je n’arrive pas à être satisfait des planches que je réalise et je me décourage vite. Petit à petit, une évidence se fait jour: si je veux raconter des histoires, il faut que j’oublie le « beau dessin » pour me contenter de raconter. Lapinot et les carottes de Patagonie et Trondheim m’ont permis de passer à autre chose. Il en est sorti Planète lointaine, très moebiusien et en même temps un au revoir à une influence qui m’avait accompagné toutes ces premières années de dessinateur/auteur.

Mais d’où ça vient Moebius ?

J’ai eu l’occasion d’aller rendre visite à Loïc Jouannigot qui avait rencontré Moebius et avec qui il partageait une passion pour les illustrateurs américains genre Wyeth ou Pyle. C’est la première fois que je voyais le travail de ces derniers dans de bonnes conditions et que je découvrais que Moebius avait pu être influencé par autre chose que de la BD. À partir de là, j’ai commencé à chercher des livres sur ces illustrateurs et de fil en aiguille, aidé par l’arrivée de l’Internet, à m’intéresser à toute une histoire de l’illustration mondiale, intérêt qui a motivé la création de ce blog.

« Docteur Moebius, I presume ? »

Je ne vais pas faire mon malin, je n’ai pas beaucoup croisé Moebius. Je l’ai vu de loin en dédicaces (je n’ai qu’un seul album dédicacé de sa main, offert par ma femme et il s’est trompé dans le prénom « à Jean-Claude »), puis d’un peu plus près à Angoulême mais sans oser engager réellement la conversation. Qu’est-ce que j’aurai pu lui dire à part bafouiller mon admiration ou alors lui demander comment il faisait pour peindre telle illustration qui m’avait marqué ? Il aurait fallu, tel un chanceux Emmanuel Lepage, me retrouver par hasard assis à côté de lui dans le train Angoulême/Paris pour avoir le temps de discuter…

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Paris qui fond

En 2003, Le Petit Futé de la BD publie une inverview de Moebius où on lui demande si il peut conseiller un jeune auteur. Moebius recommande chaudement  » Le Cycle de Tschaï « . Pas étonnant puisqu’il est un fan de Jack Vance qu’il cite régulièrement dans ses BD – la couverture de Starwatcher montre un exemplaire de Tshaï – et les scénarios qu’il a écrit pour Bati à un moment se ressentent de cette influence. Encouragé – et fort ému – par cette découverte, je lui envoie le dernier tome de Tschaï et j’en profite pour l’inviter au festival de BD de la Réunion. En revenant un matin de chez le dentiste où j’avais traîné le fiston, ma femme m’apprend que quelqu’un a téléphoné, probablement une personne qui ne connaissait pas la BD puisqu’elle s’est amusée de savoir que je ne travaillait pas de si bon matin. Un peu intrigué, je décide de rappeler l’interlocuteur (il n’a pas laissé son numéro mais il apparaît sur mon téléphone).
«Allo ? Bonjour, ici Li-An, vous avez cherché à me joindre. »
« Ah oui, bonjour, je suis Jean Giraud. »
Silence de ma part. Silence de deux minutes où je laisse parler le gros malin qui se fait passer pour Moebius. Ah ben, non, je ne rêve pas, c’est bien Moebius. Il est super content qu’on l’invite à la Réunion et, non, il n’avait pas lu l’adaptation de Tschaï avant la fameuse interview, il était juste ravi que ça existe (Moebius a donc dit du bien de mes albums sans les avoir lu). Mais pour la Réunion, ça n’était pas possible cette année, peut être une prochaine fois. Nous avons parlé de la Réunion, de Tahiti et puis voilà. Je pensais que j’aurais l’occasion de le voir de plus près à la Réunion un jour et ça ne s’est jamais fait.
La dernière fois que je l’ai croisé, c’était à Angoulême il y a deux ans. Il était en pleine discussion avec Frédéric Bosser (L’immanquable; DBd…) et j’ai eu la tentation de tenter de m’asseoir à côté.

Moebius, l’artiste

Moebius, ce n’est pas seulement un style de dessin ou d’histoire. C’est un artiste qui s’est inscrit dans une tradition graphique figurative qu’il a modernisé dans ses thèmes et son approche. Sa fameuse ligne claire à petit points qui a tant marqué les jeunes dessinateurs existe bien avant sa naissance mais il l’adapte au dessin BD avec une élégance et une simplicité évidente. Maintenant que je ne fais plus qu’occasionnellement « du Moebius », c’est le parcours que j’admire, la liberté qu’il s’est offert, sa soif de découverte, son plaisir de chercher. Tant d’auteurs BD semblent avoir du mal à vieillir, obligés de se répéter pour vivre que le métier semble quelque fois à une impasse. Moebius a brillamment démontré que faire de la BD n’avait rien d’une malédiction et qu’on pouvait y trouver un épanouissement créatif. On peut ne pas aimer son travail mais son parcours est un exemple inspirant…

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Aedena et ses choux fleurs

Les images sont tirées des catalogues de ventes (en fait des photocopies) organisées à Los Angeles à la fin des années 80, après les années Tahiti. J’ai laissé les prix apparents pour vous faire regretter de ne pas être sur place à l’époque. Merci à Pedro.

Correction: en fait, je me rappelle maintenant avoir lu de vieux Pilote alors que j’étais au collège où Moebius illustrait Gotlib (Le fond de l’air est frais).




  • 18 commentaires

    • dutrey jacques dit :

      C’est un hommage très personnel et très touchant. Bravo. Giraud méritait ça.

    • Cyril dit :

      Je me disais bien aussi que je trouverais ici un bel hommage au maître.
      Je me sens moi aussi terriblement orphelin alors que voilà plus de 30 ans que je suivais son travail au plus près…quel vide soudain :(
      Ne reste plus qu’à se replonger encore et encore dans son œuvre si riche et si dense.
      Je l’avais moi aussi rencontré une fois lors d’un salon mais j’avais scénarisé cette rencontre si intimidante en lui offrant un buste d’Arzack « faitmainvéritable »…un moment de bonheur pour le disciple absolu que j’étais…
      Il y eu bien une une autre fois mais dans des conditions téléphoniques assez cocasses…mais cela est une autre histoire ;)
      Excellent blog !…depuis le temps que je voulais le dire ;)

      • Li-An dit :

        Merci pour ce premier commentaire.

      • Cyril dit :

        Trop de tristesse en moi, j’avais besoin de partager avec d’autres passionnés…relations virtuelles ou pas. J’avais l’espoir secret de peut-être montrer à Mœb le premier ouvrage que je réalise…un rêve de gosse, quoi…

        • Li-An dit :

          @Cyril: j’ai eu de la chance de pouvoir lui faire parvenir mon Planète Lointaine mais je n’ai jamais su ce qu’il en pensait…

          • Cyril dit :

            @Li-An : Je viens de lire le dossier que tu as consacré à cet ouvrage, sympa ;)
            J’ai l’impression de me retrouver à l’époque très lointaine où moi aussi je faisais du pseudo « Garage hermétique » avec mise en couleur au colorex etc…
            Souvenirs, souvenirs :)

            • Li-An dit :

              Ah, zut, je commentaire avait été avalé par mon mange-spam. Moi, je n’ai pas l’impression que cette époque fut si lointaine (et pourtant).

    • Jean-Luc Serrano dit :

      Je me reconnais intégralement dans ton texte. Merci. Je l’ai croisé au hasard es festivals et des rencontres sans jamais rien avoir à lui dire alors que tout ce que je fais est à un degré ou un autre coloré par son travail. Que j’avais découvert dans de vieux numéros de Pilote à travers des extraits de Chihuahua Pearl et plus tard à travers Major Fatal. Je n’ai jamais décroché.
      Coïncidence: lundi dernier, j’ai ressorti Un Tour En Thaery et me suis replongé dans J Vance que je n’avais plus lu depuis une douzaine d’années…. Quel plaisir.

      • Li-An dit :

        De toute manière, il paraît que suivant les jours, il pouvait planer à mille pieds d’altitude et que la conversation pouvait tourner à l’hermétisme complet :-) Relire un Vance en son hommage, ça pourrait être pas mal en effet :-)

    • julien dit :

      Oui.Texte trés touchant.On sent que tu le portais en toi depuis longtemps.

    • pampam dit :

      Merci de partager.

    • jérôme dit :

      Arte rend hommage à Moebius demain en rediffusant « Moebius Redux » : http://teleobs.nouvelobs.com/articles/hommage-a-moebius-sur-arte

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