Zhong Fenghua et réflexions sur la peinture fantasy

Que monsieur Zhong Fenghua me pardonne – en espérant déjà que je n’écorche pas son nom – mais ce billet ne lui sera pas entiè­re­ment consacré.
J’ai écouté il y a quelques jours un artiste parler d’un bouquin qu’il adore. Le livre c’était Bilbo le Hobbit de Tolkien et l’artiste c’était Joann Sfar – en fait, je ne l’ai compris qu’au bout d’un quart d’heure. Il est devenu très rare que j’écoute mes collègues en inter­view, j’ai été complè­te­ment saturé par celles données par Moebius il y a un an et comme on retrouve en général un peu toujours les mêmes – Sfar, Sattouf, Berbé­rian…- et que je préfère une discus­sion infor­melle avec mes collègues à les entendre parler sans pouvoir les inter­rompre, je zappe quand on leur pose des questions dans le poste. Mais bon, là, Sfar démon­trait une fois de plus qu’il était un bon client en expli­quant avec perti­nence pourquoi il préfé­rait large­ment le petit roman jeunesse du fonda­teur de l’héroïque fantai­sie à la trilo­gie Seigneur des Anneaux qui l’a rendu célèbre. Je suis d’ailleurs tout à fait d’accord avec lui sur ce point. Même si j’avais lu sans savoir ce que c’était un ou deux tomes du Seigneur avant de décou­vrir les aventures mouve­men­tées du Hobbit qui voulait être tranquille chez lui, c’est ce petit roman qui m’a fait décou­vrir le genre fanta­sy et sa légère­té, ses person­nages incroyables, ses aventures délicieuses m’ont durable­ment marqués à l’époque. Et il y a un truc de bien avec Sfar, c’est qu’il dit toujours des choses qui vous agacent : une petite attaque vicieuse contre la religion (mais unique­ment la catho­lique ?), un hommage à l’adap­ta­tion cinéma­to­gra­phique du Seigneur par Peter Jackson que Sfar consi­dère comme beaucoup moins ennuyeux que la trilo­gie romanesque – moi, je m’y suis ennuyé – l’envie de faire une adapta­tion BD du Hobbit – mais je crois qu’on a déjà donné avec son adapta­tion du Petit Prince – et un tackle par derrière contre les illustrateurs/​dessinateurs fanta­sy accusés d’être les héritiers des peintres du Musée d’Orsay. C’est ce dernier point que je vais dévelop­per parce que la peinture dite pompière m’inté­resse beaucoup. Évidem­ment, si vous avez visité Orsay, vous vous doutez que Sfar a joué la provo­ca­tion un peu gratuite puisqu’une partie du musée est consa­cré aussi à une peinture moins acadé­mique – ou alors il n’aime pas non plus Van Gogh, Gauguin ou Manet. Si vous suivez mon Tumblr, vous avez remar­qué que j’y poste de nombreux tableaux dits pompiers ou qui se rattachent à ce genre décrié. Il se trouve qu’il retrouve petit à petit du poil de la bête puisqu’il conti­nue à mobili­ser les foules comme il l’a fait en sont époque, ce qui n’est pas sans poser des problèmes aux spécia­listes chargés de les promou­voir dans les musées. Comment faire la distinc­tion entre Ingres et d’autres par exemple ? Sûrement pas en disant, comme je l’ai enten­du sur France Cul, que ”Ingres est un surréa­liste qui s’ignore”. C’est grotesque et cela oblitère toute une partie du travail d’Ingres qui fascine : sa maîtrise technique. Évidem­ment, si on ne prend que le critère de la virtuo­si­té technique, on est obligé de recon­naître un intérêt à tous ces artistes. Mais ce n’est pas le cas. Je trie les tableaux que je poste sur Tumblr. Il y a donc une hiérar­chie qui se fait en fonction de mes goûts qui portent sur le sujet, la compo­si­tion, le rendu visuel, l’étran­ge­té ou le décalage de la scène, sa mièvre­rie éventuelle…
Revenons aux illustrateurs/​dessinateurs fanta­sy et les peintres d’Orsay. On peut déjà exoné­rer les auteurs BD contem­po­rains de cette influence. Si on excepte quelques auteurs US des années 30/​70, peu de dessi­na­teurs BD se réclament direc­te­ment de la peinture acadé­mique. En France, la fanta­sy a été marquée par La Quête de l’Oiseau du Temps de Loisel et Letendre dont l’aspect visuel tire plus vers Disney et qui a donné tout l’uni­vers de Troy d’Arles­ton. Seul Lidwin avec son Dernier Loup d’Oz est réelle­ment dans cette philo­so­phie mais lorgne tout autant vers la tradi­tion franco/​belge de Giraud. Nous devons donc écarter la BD pour nous repor­ter sur l’illus­tra­tion propre­ment dite. Là, on ne peut pas nier le côté pompier premier degré d’un grand nombre d’artistes qui ont marqué notam­ment les couver­tures de magazine de jeux de rôles. Mais s’ils sont les héritiers reven­di­qués d’une peinture est-ce qu’il faut jeter tout ce qui se rapporte au genre ? Après tout, il y a une floppée de peintres impres­sion­nistes sans talent et ça ne discré­dite pas l’Impres­sion­nisme en tant que courant majeur dans la peinture. Et la trilo­gie cinéma­to­gra­phique de Jackson – que Sfar admire tant – a utili­sé juste­ment à fond cette esthé­tique de l’armure brillante. C’est d’ailleurs le premier reproche que je lui fais : d’avoir large­ment évacué couleurs et poésie pour un univers gris et bleu qui n’est pas pour cela plus ”réaliste”. Tout ça pour dire qu’un discours intel­li­gent sur la repré­sen­ta­tion figura­tive ( et acadé­mique) est encore à construire et que les spécia­listes actuels en sont bien incapables comme le faisait malicieu­se­ment remar­quer Crumb à l’inau­gu­ra­tion de l’expo­si­tion qui lui était consa­crée – bon, il ne parlait que de l’illus­tra­tion mais j’ai le droit de faire mon Sfar moi aussi.

Ouf, on arrive donc à Zong Fenghua dont le travail lyrique et dynamique méritait d’appa­raître ici. Je n’ai rien trouvé sur lui mais il est sûrement chinois ou d’origine…

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14 commentaires

  1. Passion­nant billet​.Et merci de bien balayer les préjugés;ça fait du bien.Reste à parta­ger les quali­fi­ca­tifs acadé­miques et pompiers.Qui décide quoi ?

  2. Pretty damn amazing.

    I want to get lost in his world.

    Even though they’re full, the images somehow do not end up being stuffy, but rather the opposite – they succeed in conveying the feel of vast open spaces.

  3. Un article intéres­sant, il est vrais que la grande expo Jean-Léon Gérôme et son succès avait laissé le monde de l’art un un certain embar­ra… Les pompiers on eu un grand impact sur notre esthé­tique contem­po­raine (notam­ment sur le cinéma et Jackson est un excellent exemple)alors il serait temps de s’y intéres­ser un peu et pas seule­ment comme contre exemple des avants-gardes !

    • @Guy : tout à fait Guy. Je trouve paradoxal que dans un discours cultu­rel qui défend la création la plus obscure, on se pince le nez pour des oeuvres et des artistes qui ont un vrai parcours.

  4. Hélas un discours critique (ou tout simple­ment des goûts !) se construisent souvent CONTRE quelque chose. C’est assez mesquin en fait. Je ne suis pas contre les artistes confi­den­tiels (autant se tirer une balle dans le pied !, je suis plutôt atter­ré par l’hypo­cri­sie et l’agres­si­vi­té contre des artistes, des courants et des genres…

    • @Guy : moi non plus, je ne suis pas contre une ouver­ture de la Culture – Dieu m’en préserve. Amen :-) – qu’on ne se méprenne pas sur mes propos.
      En fait, il n’y a même pas besoin d’agres­si­vi­té. Un peu de mépris suffit amplement.

  5. Purée, les tableaux de Zong Fenghua ont quelque chose de totale­ment épique !! J’adore !

    Il y a moyen d’en voir un peu plus quelque part sur le net ?

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