Pierre Gabus & Romuald Reutimann : l’interview sur Cité 14 (1/2)

Les auteurs de Cité 14 reviennent sur la série la plus excitante du moment, leur inspiration et ce qu'ils aiment...

Cité 14 étant pro­ba­ble­ment un des pro­jets BD les plus exci­tants du moment, il me sem­blait logique d’essayer d’en savoir plus. Une inter­view avec ses deux auteurs, Pierre Gabus au scé­na­rio et Romuald Reu­ti­mann au des­sin s’imposait – à lire en deux par­ties (la suite demain). Les cases qui illus­trent l’interview sont extraites de planches à paraître. Les illus­tra­tions viennent du site offi­ciel de la série.
Et main­te­nant, en exclu­si­vi­té pour le Tele­graph

Rappel des faits

La sai­son 1 de Cité 14 a été publié en feuille­ton men­suel (12 épi­sodes) par Paquet en 2007. Comme l’éditeur ne comp­tait pas pour­suivre l’expérience, les Huma­noïdes Asso­ciés ont pris le relais et réédi­té la pre­mière sai­son dans un for­mat plus clas­sique en six albums. La sai­son 2 aura la même forme.

L’interview

Com­men­çons par le com­men­ce­ment : com­ment êtes-vous arri­vés à la BD ? Vos lec­tures de jeu­nesse, vos influences, votre par­cours, tout ça…

Romuald Reu­ti­mann – D’abord, des petits for­mats noir et blanc d’abord, ceux que lisaient mon père ( Akim, Zem­bla, Blek le roc) ou mon grand-père ( là, ça allait d’Elvi­france à Tar­tine en pas­sant par Dodu et ce genre de trucs un peu étranges ). Ensuite abon­né à Pif et Mickey ( là-dedans j’aime beau­coup Poi­rier, Bixen­dale, Mat­tio­li, la famille Glou­gloub, tous ces trucs un peu ronds et lou­foque). Et puis Nova, Strange, Spi­dey en kiosque, Tar­di et Forest à la biblio­thèque locale, une grosse claque avec Win­sor Mc Kay au CDI du col­lège et ensuite Pratt , Libe­ra­tore et Futu­ro­po­lis et ses Copy­right, Popeye, Ches­ter Gould, Kra­zy Kat … et à par­tir de là j’ai tou­jours sui­vi la BD de près avec une pré­fé­rence pour ce qui sort des sen­tiers bat­tus. Il n’y a à peu près que le genre fran­co-belge que je ne connais qua­si­ment pas. J’ai lu mon pre­mier Spi­rou avec le pre­mier one shot de Yoann. Et mal­gré les efforts de mes cama­rades, les Spi­rou de Fran­quin, Schtroumpf, Tin­tin et autres Tuniques Bleues me tombent vrai­ment des mains. Impos­sible de lire un album en entier. Et quand je les entends en par­ler je le regrette vrai­ment.
« Les Spi­rou de Fran­quin, Schtroumpf, Tin­tin et autres Tuniques Bleues me tombent vrai­ment des mains… » Ceci dit, il a fal­lu que je ren­contre Pierre (Gabus) en 1996 pour que je fasse mes pre­miers essais sérieux sur une BD. J’en lisais, j’aimais ça, mais je ne me voyais pas des­si­na­teur de BD pour autant.
Ma for­ma­tion est très clas­sique, lycée option arts plas­tiques (Caen et Cher­bourg), Beaux-arts de Cher­bourg (2 ans), Ecole d’Angoulême (un tri­mestre). Au concours d’entrée je n’avais aucune bd dans mon « book », je vou­lais faire de l’animation. Arri­vé sur place – après démé­na­ge­ment, ins­tal­la­tion et tout – j’apprends après quelques ques­tions et impa­tiences que l’animation c’est pas pour les pre­mières années !! Par la même occa­sion, on apprend aus­si (je dis « on » parce que j’étais alors avec Eric Omond, éga­le­ment de Cher­bourg) que cette école n’est pas natio­nale mais muni­ci­pale et que, par consé­quent, les deux années de Cher­bourg n’entrent pas dans le cur­sus.
Ensuite et fin, Beaux-arts d’Angers, sec­tion Art, jusqu’au diplôme de 5eme année en 91.
Je vivote depuis avec comme sou­tien régu­lier (depuis 96 en gros), l’animation d’un ate­lier avec des défi­cients men­taux…

« Le point com­mun avec Romuald vient des petits for­mats ita­liens (Blek, Akim) que nous allions ache­ter avec mon père chaque dimanche… » Pierre Gabus – J’ai un par­cours qua­si­ment inverse à celui de Romuald dans le sens où je suis un pur pro­duit de la bande des­si­née euro­péenne. J’ai com­men­cé avec Lucky Luke , Asté­rix et Tin­tin puis j’ai ingur­gi­té avec délice tous les clas­siques fran­co-belges. J’ai un grand nombre de cou­sins et cou­sines, tous ama­teurs de bandes des­si­nés. Cer­tains ache­taient les Blue­ber­ry et les Barbe-Rouge, d’autres les Spi­rou, Che­va­lier Ardent et Alix. Avec mon frère, nous rece­vions des albums du jour­nal Spi­rou chaque fois que nous étions un peu malade, un voi­sin ache­tait Pif et ma cou­sine avait des recueils de Mickey tan­dis qu’un autre était abon­né à Tin­tin. Durant les vacances sco­laires, il y avait des échanges quo­ti­diens de tout ça… sans comp­ter que mes tantes et grands-mères avaient elles aus­si leur maga­zines, genre Bonnes-Soi­rées, Femmes d’Aujourd’huiModes et Tra­vaux et que je lisais là dedans du Mar­tial, du Sirius, du Vance, du Arthur et Zoé… Le point com­mun avec Romuald vient des petits for­mats ita­liens (Blek, Akim) que nous allions ache­ter avec mon père chaque dimanche. Pour les comics, j’ai feuille­té quelques Strange appar­te­nant à un de mes cou­sins quand j’étais ado­les­cent mais ça ne m’a pas mar­qué. Il a fal­lu que je tombe sur Watch­men pour trou­ver ça superbe… Mais encore aujourd’hui, je consomme ce genre avec modé­ra­tion, tout comme les man­gas. Par contre, je n’ai d’a prio­ri défa­vo­rable ni contre l’un ni contre l’autre.
Concer­nant mes débuts en bandes des­si­nées, je suis allé voir un édi­teur pour la pre­mière fois en 1986 avec les 22 pre­mières planches d’une his­toire que j’avais des­si­née (une sorte de wes­tern cajun). Je me sou­viens que c’était chez Glé­nat qui rece­vait à l’époque les jeunes auteurs sans ren­dez-vous et qu’on ne m’a pas vrai­ment lais­sé entendre que j’avais un quel­conque ave­nir dans la pro­fes­sion… Etant d’un natu­rel assez têtu, ça ne m’a pas empê­ché de ten­ter ma chance régu­liè­re­ment comme des­si­na­teur-scé­na­riste jusqu’en 1998, tout en trou­vant un autre tra­vail pour sur­vivre. Mon pre­mier contrat date de 2003, c’était Val­bert avec Romuald. J’avais entre temps lais­sé tom­bé le des­sin ce qui est une bonne chose pour tout le monde.

Cité 14 est par­fai­te­ment struc­tu­ré dès le départ. Il a fal­lu beau­coup de tra­vail avant ou c’est votre pre­mier tra­vail pro ?

RR – En ce qui me concerne non. Il n’y a pas eu de tra­vail de pré­pa­ra­tion par­ti­cu­lière avant de débu­ter la série. Nous avions seule­ment fait quelques pages d’une pre­mière ver­sion que nous avions ima­gi­né clas­si­que­ment en 46 pages cou­leurs.
Avant ça nous avions fait Val­bert chez Paquet ( 2 volumes parus sur trois pré­vus ) et j’ai aus­si des­si­né avec ma femme au scé­na­rio la série Ulice le Lapin ( 3 volumes ), des albums muets ( façon Polo ou Petit Poi­lu ), chez Paquet éga­le­ment.

PG – Comme je le disais pré­cé­dem­ment, il s’est pas­sé 20 ans entre mes pre­miers tra­vaux pro­po­sés aux édi­teurs et Cité 14. Si les pre­miers ont été jus­te­ment refu­sés, je n’ai pas l’impression d’être pré­ten­tieux en affir­mant que bien d’autres étaient tout à fait publiables… Donc, c’est vrai que pour une deuxième BD, Cité 14 fait assez pro… sauf que ce n’est pas une deuxième BD.

RR – Je confirme que Pierre, et depuis long­temps, a lar­ge­ment de quoi publier dans ses tiroirs.

Cité 14 fonc­tionne sur le prin­cipe du feuille­ton : nom­breux per­son­nages, rebon­dis­se­ments, pas­sé à dévoi­ler… L’inspiration est-elle plus lit­té­raire ou télé­vi­suelle ?

RR – Les deux. Ce qui me plaît, ce que je recherche sur­tout, c’est le déve­lop­pe­ment d’un uni­vers immer­sif qui revienne sans qu’on attende long­temps entre deux épi­sodes et qui soit à la fois ori­gi­nal et pas­sion­nant. On peut retrou­ver ça aus­si bien en lit­té­ra­ture, à la télé, en comics, en man­ga…

PG – De mon côté, les sources d’inspirations pour Cité 14 sont mul­tiples et ce qui est jus­te­ment amu­sant, c’est de réus­sir à tout marier pour obte­nir un ensemble cohé­rent et enle­vé. Concer­nant la bande des­si­née, je pense que Cité 14 se trouve à mi-che­min entre les Chlo­ro­phylle de Mache­rot se dérou­lant à Cro­que­fre­douille (Les cro­quillards, Ziza­nion le ter­rible, Chlo­ro­phylle joue et gagne…) et les Watch­men de Moore et Gib­bons. Au niveau ciné­ma, il y a l’influence de vieux films hol­ly­woo­diens (La cin­quième vic­time et La femme modèle ont influen­cé la rédac­tion du Tele­graph) ain­si que d’ Il était une fois en Amé­rique de Ser­gio Leone. J’ai aus­si des films fétiches comme MASH ou Lit­tle Big Man qui me servent de ligne de conduite : « Quand c’est trop didac­tique pen­ser à faire le pitre, quand c’est trop gro­tesque pen­ser à reve­nir à l’émotion ». Pour pimen­ter, j’ai essayé de piquer un peu du rythme des séries télé genre Des­pe­rate Hou­se­wife. Quant à la docu­men­ta­tion, elle peut venir de n’importe où : Michel – l’éléphant per­son­nage prin­ci­pal de la série – m’a été ins­pi­ré par Edwin Booth, un des plus grands acteurs amé­ri­cains du 19ème siècle. Il était paraît-il insur­pas­sable dans ses inter­pré­ta­tions de Sha­kes­peare mais le plus connu de la famille, c’est son frère John qui a assas­si­né Lin­coln. Pour les scènes d’Hector chez sa voyante, je me suis ins­pi­ré d’un docu­men­taire sur Piaf et Cer­dan. Hoyer­dinsk qui jette une cuillère avec son nom gra­vé des­sus, ça vient d’une anec­dote sur le Masque de Fer. Sans comp­ter les idées que Romuald me donne tout au long de la réa­li­sa­tion… C’est ce que j’adore dans Cité 14, ce joyeux fou­toir qu’il faut orga­ni­ser.

Jusqu’à quel point l’histoire est-elle construite à l’avance ? Est-ce qu’il y a une part d’improvisation, de chan­ge­ment à la der­nière minute ?

« J’ai aus­si des films fétiches comme MASH ou Lit­tle Big Man qui me servent de ligne de conduite : « Quand c’est trop didac­tique pen­ser à faire le pitre, quand c’est trop gro­tesque pen­ser à reve­nir à l’émotion »… ». PG – Au début, on n’avait que le pre­mier épi­sode. On l’avait fait pour savoir si on pou­vait réa­li­ser 22 planches inté­res­santes en un mois, avec une part de mys­tère, d’action, et de dépay­se­ment. Ensuite, j’ai com­men­cé à cogi­ter sur les déve­lop­pe­ments que ce pre­mier épi­sode pou­vait entraî­ner. Paquet a accep­té de signer la pre­mière sai­son après avoir lu les trois pre­miers épi­sodes et m’a deman­dé les titres des 9 sui­vants. Dans un pre­mier temps, le plan suc­cinct que j’avais en tête a déter­mi­né les titres, puis au fur et à mesure que nous avan­cions dans la réa­li­sa­tion et que nous bou­le­ver­sions mon plan ini­tial, ce sont les titres qui ont fini par influer sur le conte­nu des épi­sodes. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai pour le onzième Becs d’autruches, où j’avais au départ une scène d’agression dans le désert voi­sin par une horde d’autruches sau­vages. La scène n’était plus pos­sible à cause des che­mins qu’avaient emprun­tés l’histoire entre temps. Il a fal­lu trou­ver autre chose et c’est comme ça que le règle­ment de compte final s’est dérou­lé dans une ancienne fabrique de para­pluies d’ « auto-défense ».
Pour la seconde sai­son, comme nous avons déci­dé de finir toutes les intrigues com­men­cées, j’ai éta­bli un plan rela­ti­ve­ment pré­cis sur deux feuille A3 col­lées ensemble. Une sorte de grand tableau avec les per­son­nages prin­ci­paux en haut et les épi­sodes sur le côté. Mais je me laisse une marge de manœuvre impor­tante pour rajou­ter des scènes gra­tuites, un peu de psy­cho­lo­gie et des idées qui vien­draient en cours de route.

Cité 14 fait par­tie d’un uni­vers plus vaste (d’autres Cités notam­ment) mais qui sont à peine évo­quées. Est-ce qu’il est pré­vu de les visi­ter ?

PG – Ce n’est pas exclu mais nous allons d’abord nous concen­trer quelques temps sur la Cité 14.

Retrou­vez la suite de cette inter­view ici !

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