Le secret de l’étrangleur & Ici Même, deux BD dessinées par Tardi

Même si j’ai démon­tré que j’aimais beau­coup l’univers et le gra­phisme de Forest, je dois avouer que j’ai beau­coup de mal avec sa nar­ra­tion et ses dia­logues – comme c’est l’essentiel de ce qui fait son charme, je vais me faire mal voir. Ici Même a été pen­dant mon ado­les­cence une espèce de sym­bole de BD “intel­lo” aus­si gaie qu’un dimanche plu­vieux. J’ai dû lire ça à la biblio­thèque de St Malo et j’associe ses images à un ciel bas et ven­teux et rien d’autre à se mettre sous la dent. J’ai cru com­prendre que ça a été consi­dé­ré comme un album majeur à sa sor­tie mais je me rap­pelle sur­tout du dézin­gage de Cornillon dans Métal Hurlant sui­vi d’une réponse de Tardi en per­sonne. Faut dire que cette his­toire de bon­homme réduit à vivre sur les murs, en atten­dant de gagner un hypo­thé­tique pro­cès qui lui per­met­trait de rega­gner ses terres tour­nait au mono­logue au ser­vice d’un uni­vers ultra bali­sé.
En ce moment, je fais un retour de flammes Tardi et j’achète un peu tout ce que je trouve. Ce n’est pas seule­ment un grand des­si­na­teur mais aus­si un énorme des­si­na­teur de BD. Parce que la BD, c’est un exer­cice par­ti­cu­lier. Il faut des­si­ner les mêmes per­sos encore et encore, faut qu’ils res­tent “res­sem­blants”, il faut que le décor soit cohé­rent etc, etc… Un exer­cice qui demande de l’application et un talent par­ti­cu­lier. De ce point de vue là, on peut com­prendre le suc­cès de Tintin ou des Schtroumpfs. Des uni­vers par­fai­te­ment maî­tri­sés avec des per­son­nages iden­tiques d’un album à un autre. C’est d’ailleurs du fait qu’on ne dis­tingue plus la dif­fé­rence d’une case à l’autre qui per­met au lec­teur de “croire” aux per­son­nages. Il n’a plus besoin de réflé­chir sur ce qu’il regarde, l’absence de modi­fi­ca­tion rend le per­son­nage lit­té­ra­le­ment vivant, pré­cé­dant immua­ble­ment l’image men­tale que se forge le lec­teur de BD. Tardi va encore plus loin que Hergé ou Peyo. Il a su dépas­ser le stade de la série pour faire des his­toires indé­pen­dantes. Mais ces his­toires contiennent tou­jours la même chose et les mêmes per­son­nages. Ici Même est qua­si la quin­tes­sence de ses répé­ti­tions. Le héros, c’est Brindavoine et tous les per­sos lon­gi­lignes qu’il a déjà des­si­né. La fille dont il tombe amou­reux, c’est Adèle et toutes les autres, bouche bou­deuse, seins lourds et yeux fer­més. Les cha­peaux melons, les pierres, les mai­sons se répètent à l’infini. Acheter un album des­si­né par Tardi, c’est retrou­ver encore et encore ces mêmes pro­to­types gra­phiques avec quelques variantes. Mais c’est aus­si la force de son uni­vers.
Pour en reve­nir à Ici Même, je me suis dit en l’achetant enfin que j’avais mûri, que j’étais capable de m’attaquer à des his­toires plus com­plexes, plus lit­té­raires. Que nen­ni, j’ai retrou­vé ce sen­ti­ment cafar­deux du noir et blanc à la À Suivre, tous les albums de Comès et d’autres, où les gens sont très sérieux et font la gueule en plus de 100 pages. Impossible d’aller au bout… Misère…

Le secret de l’étrangleur, je l’ai lu un peu par hasard, pas convain­cu par ces pavés mouillés et ces pavés de texte res­ser­vis encore une fois comme un plat du jour chez votre res­tau du midi. Et ça a été une heu­reuse sur­prise: un poli­cier qui ne se prends pas la tête avec un mys­tère mys­té­rieux, à l’ancienne. Tardi en pro­fite pour faire son petit tour dans Paris et va jusqu’à nous don­ner les cor­res­pon­dances métro­po­li­taines choi­sies par ses per­son­nages. C’est futile et rigolo.Pour aller vite, un étran­gleur sème la panique dans un Paname enva­hi par le brouillard et déser­té par la police qui fait grève. Cet assas­sin libraire convainc un ado ron­douillard et fana­tique de romans poli­ciers de l’accompagner dans ses tour­nées mor­bides. C’est clai­re­ment ce per­son­nage com­plexe de gros lard un peu pau­mé qui fait le charme de l’histoire. Siniac et Tardi arrivent bien à rendre l’agressivité de l’ado moyen qui se vou­drait adulte et qui découvre ce que c’est que de gran­dir de manière abrupte. Dommage que les dif­fé­rentes fins pro­po­sées (pour cause de pré­pu­bli­ca­tion dans de faux maga­zines ?) n’apportent rien à l’ensemble.

Pour conclure, j’ai décou­vert que Tardi est publié aux States par Fantagraphics depuis un an et que les Amerloques aus­si ont le droit de se prendre la tête avec Ici Même.

aaaaaaa

  • Ici Même, un album publié par Casterman scé­na­ri­sé par Forest.
  • Le secret de l’étrangleur, un album aus­si publié par Casterman et scé­na­ri­sé par Siniac.

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22 commentaires

  • J’ai honte (et je vais me faire étran­gler par Mme T. -qui a tou­jours bon goût- et dont c’est un des albums pré­fé­rés), car je dois avouer que n’ai jamais réus­si à aller jusqu’au bout d’Ici-Même, et ce, mal­gré plu­sieurs ten­ta­tives.
    La pro­chaine fois, je crois que je com­men­ce­rai par la fin.

  • C’est vrai que les BD de Forest ont une saveur par­ti­cu­lière (hors son gra­phisme extra­or­di­naire). J’ai dans mes éta­gères les Hypocrites, avec les­quels je suis ren­tré dans son oeuvre (un emprunt ds une bibli de Rennes)… et je ne les ai pas relu, de peur de ne pas retrou­ver la poé­sie de ma pre­mière lec­ture.
    Ici Même est beau­coup plus construit que les Hypocrite, où ça part un peu dans tous les sens. Le des­sin de Tardi, très froid, charge (plombe) un peu le récit.
    Alors qu’au contraire, les his­toires de Forest ont réus­sit à trans­cen­der les des­sins de Savard et Bignon.

  • rhôôô ! Ici Même ! Merde quoi, y’a à boire et à man­ger dans cet album que j’ai tou­jours ado­ré, il y a 15 ans lorsque je l’ai décou­vert et touours main­te­nant au gré des relec­tures. Le côté far­fe­lu de Forest s’y exprime à mer­veille, quant aux balises de Tardi, il est indé­niable que ça ajoute une force sup­plé­me­na­taire à l’album. Le ter­rain est connu, plus qu’à se fader dix tonnes de texte, mais bon dieu c’ets hyper drôle et bien fou­tu !
    Je pour­rais presque bou­der ce site juste pour cette chro­nique (ou pas).

  • Ah, enfin un com­men­taire outré ! Ben, moi ça ne m’a pas fait rire du tout, ça me déprime même. Ça dépend sûre­ment de sa culture…

  • Tardi et son uni­vers , je trouve cela très chouette d’un point de vue gra­phique mais je n’arrive pas non plus a tenir la dis­tance sur une his­toire , je décroche assez rapi­de­ment aus­si.

    A cha­cuns ses affi­ni­tés conscientes ou incons­cientes avec les divers uni­vers de papier :)

  • A la m^me époque il y avait le BRAN RUZ de Claude Auclair(et Deschamps)tout aussi…Euh…Bref.Je n’ai jamais fini le livre de Forest et Tardi,c’est assez con puisque j’avais aimé la moi­tié lue…Ce n’est quand m^me pas le meilleur Tardi graphiquement,et son tra­vail actuel dont LE CRI DU PEUPLE et autres plaident géné­reu­se­ment pour son des­sin extraordinaire…Par contre,si BLUTCH vou­lait bien des­si­ner et appor­ter sa vision de ce scé­na­rio de Forest…Tardi est un amou­reux du feuille­ton et son oeuvre souffre de l’abscence de périodique…Un effort,oui!Cela est pareil en musique,non?

  • En même temps, ce chef d’œuvre était ori­gi­na­le­ment fait pour être lu en feuille­ton, une fois par mois dans (A Suivre). Les lec­teurs de l’époque avaient le temps de reprendre leur res­pi­ra­tion entre chaque lon­gueur.

  • Bientôt sur vos écrans : Ici-même, avec Kad merad et Louise Bourgoin, adap­té pour le ciné­ma par Tim Burton. Ah mais non, qu’est-ce que je raconte ?!

  • Assez bizar­re­ment, je suis assez curieux du Adèle Blanc-Sec de Besson. Les scé­na­rios d’Adèle, un peu fou­traques, se prêtent bien à une adap­ta­tion com­plè­te­ment détour­née je trouve.

  • J’aime bien quand ça cause un peu. Article et point de vue très inté­res­sant au pas­sage. Pour ma part, je trouve que ça fait du bien d’avoir des auteurs comme Tardi, Comès ou encore Forest. Je suis las­sé d’une grosse par­tie de la pro­duc­tion actuelle où l’on nous sert tou­jours la même soupe édul­co­rée. De la cou­leur vomissante,du pétille­ment case après case, du trop plein de man­ga mer­dique pour ado attar­dé, et j’en passe. Je ne dit pas que tout est à jeter au contraire, je parle d’une géné­ra­li­té édi­to­riale. Pour en reve­nir au sujet, c’est un peu comme Joann Sfar, il s’agit d’auteurs que l’on apprends à appré­cier. L’effet n’est pas for­cé­ment immé­diat. Il ont des per­son­na­li­tés, un dis­cours et des choix. Ils fabriquent une oeuvre, livre après livre. Et j’aime cette réa­li­té. Pour le reste, il n’y pas à chi­po­ter, il s’agit c’est vrai de sen­si­bi­li­té et de culture per­son­nelle.

  • Tiens c’est drôle, je n’ai gar­dé aucun sou­ve­nir du “dézin­gage par Cornillon dans Métal” et de la réponse de Tardi… pour­tant à l’époque où c’est sor­ti je dévo­rais avi­de­ment Métal ET A Suivre de la pre­mière à la der­nière page et retour, même les entre­fi­lets en petit carac­tères (il faut dire que je n’habitais pas à Saint-Malo, je n’avais pas accès à toutes les dis­trac­tions qu’il doit y avoir là-bas). Et sur­tout c’était exac­te­ment le genre de truc qui m’intéressait: les bagarres. C’était bien?
    En revanche, là où on se rejoint, c’est que je n’ai jamais pu lire Le Secret de l’Étrangleur en entier… mais ça c’est parce que je n’ai jamais eu accès qu’à quelques fas­ci­cules dépa­reillés de la ver­sion “jour­nal” (entre-temps, la crise était pas­sée par là). Il est sor­ti en album, non?

    • @Tororo: oui oui, moi je l’ai lu en album. La bagarre a été rapide. Le pauvre Cornillon est per­sua­dé que son dézin­gage (il y avait aus­si Pratt dans le col­li­ma­teur), qui était une espèce de blague potache, a lour­de­ment pesé sur sa car­rière. Si je retrouve le numé­ro du Métal, je le rajou­te­rai dans ce billet.
      À St Malo, moi j’avais le vélo, l’occupation de bou­qui­niste – un seul mais un bon -, la pis­cine aux ves­tiaires mixtes et le tabas­sage de mouettes.

      • @Li-An: Ah! le dan­ger des blagues potaches… à peine avais-je pos­té ma ques­tion que j’ai goo­glé “secret de l’étrangleur” pour avoir la réponse, je me suis arrê­té sur la page cor­res­pon­dante d’amazon et, intri­gué par le nombre rela­ti­ve­ment éle­vé de com­men­taires néga­tifs, je les ai lus: on dirait que c’est pré­ci­sé­ment l’aspect “blague potache” pré­sent dans cette BD qui a héris­sé un cer­tain nombre de lec­teurs, qui – c’est assez iro­nique – se pré­sentent comme fans de Tardi et citent des exemples de ce à quoi un album de Tardi devrait selon eux res­sem­bler… faut-il se rete­nir de faire des blagues?

        • @Tororo: rien de pire que les fans. Pour moi, c’est un excellent Tardi – j’ai d’ailleurs aban­don­né l’idée de chro­ni­quer un Burma parce que je ne trou­vais rien à dire.

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