Magic in the Moon, un film délicieux de Woody Allen

Assez étran­ge­ment, le cinéma de Woody Allen est devenu synonyme de film intel­lec­tuel très bavard et un peu chiant – en général pour les gens qui ne vont pas au cinéma ou qui se s’inté­ressent qu’à un cinéma très grand public. Si le travail d’ Allen est bien souvent basé sur le dialogue, on ne peut pas en déduire qu’il en est ennuyeux (dans ce cas là, les mêmes personnes n’iraient pas rire aux spectacles de Bigard). D’un autre côté, Allen a alter­né films légers et films plus ”sérieux” – en fait, la diffé­rence se situe au niveau des person­nages qui sont ridicules/​drôles dans les comédies et pathétiques/​paumés dans les films plus ”bergma­niens” – deux faces d’un même type de person­nage mais vu à travers un filtre ironique ou un filtre tragique.

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Pas le meilleur ? Qui s’en soucie ?

En cherchant de la documen­ta­tion sur le film, je suis tombé sur un article sur le Web où le journa­liste annon­çait qu’il ne ferait pas une critique du film mais qu’il profi­tait du fait qu’il était allé le voir pour parler du vieux cinéma parisien qui le proje­tait. C’était devenu un vrai pèleri­nage annuel pour lui depuis qu’il savait que sa mère allait dans cette même salle dans les années 70 pour voir les films du même Allen. Le critique y croise de vieilles personnes qui sortent en disant ”le film est bien mais ce n’est pas son meilleur”, suppo­sé être un refrain répéti­tif à chaque nouveau Allen.

Person­nel­le­ment, je ne peux plus aller voir le dernier film de Allen ”par habitude”. Allen est âgé de 79 ans et il conti­nue de tourner un film par an avec une inspi­ra­tion qui non seule­ment ne faiblit pas mais se renou­velle. Chacun de ses films peut désor­mais être le dernier et, en tant qu’ar­tiste pas certain de pouvoir conti­nuer à faire de la BD dans les prochaines années, une telle longé­vi­té créatrice n’est pas sans m’inter­pel­ler.

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Mon premier film de Allen au cinéma, c’est Comédie érotique d’une nuit d’été que j’ai dû voir dans une ancienne salle assez pitto­resque de St Denis de la Réunion qui passait tout et n’importe quoi – je me rappelle avoir été le seul specta­teur de La gifle de Pinoteau. J’avais été frappé par l’impres­sion de légère­té et de liber­té du film et, à partir de cette date, je me suis dépla­cé réguliè­re­ment pour ses œuvres. Le premier Allen que j’ai vraiment adoré, c’est Meurtre mysté­rieux à Manhat­tan : cette comédie policière menée par un couple âgé qui enquête sur la dispa­ri­tion mysté­rieuse d’une vieille femme tenait parfai­te­ment la route d’un point de vue purement policier mais les réper­cus­sions de l’enquête sur la vie privée des héros m’avaient impres­sion­né.
Alors que sa carrière semblait un peu stagner et suite aux ”scandales” liés à sa vie privée, Allen décide (doit ?) partir tourner en Europe, lui qui déteste prendre l’avion. En changeant d’espace géogra­phique – son cinéma est intime­ment associé à New York – il change aussi d’acteurs. Habitué à tourner avec sa troupe d’acteurs fétiches et sa compagne du moment, il travaille à présent avec des acteurs – et surtout actrices – à la mode dans des endroits ”touris­tiques” (le point de vue d’Allen sur les villes européennes est claire­ment celui du touriste états-unien friqué qui corres­pond à une vision nostal­gique de l’Europe de l’entre deux-guerres qui a profon­dé­ment marqué l’ima­gi­naire US). Loin de freiner son inspi­ra­tion, ces nouvelles contraintes apportent un sang-neuf à son cinéma et renou­vellent ses théma­tiques – les films londo­niens lui permettent de travailler sur les rapports de classe. Le point culmi­nant de cette période, c’est proba­ble­ment la scène amoureuse de Vicky Cristi­na Barce­lo­na entre Penelope Cruz et Scarlett Johans­son, une espèce de fantasme cinéphile que personne n’aurait osé imagi­né… à part Allen.
Mais tous les cycles ont une fin et l’épi­sode à sketchs romain To Rome with Love semblait marquer le pas – je ne suis même pas allé le voir. Ça y est, Allen était devenu vieux et fatigué. Et hop, le voilà parti pour Los Angeles avec Cate Blanchett qui chope un Oscar de la meilleure actrice pour son rôle de femme bourgeoise en rupture sociale dans Blue Jasmin. À partir de là, il faut abandon­ner tout sens critique et prendre chaque nouveau Allen comme une bénédic­tion.

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Esprit, tu es bien là

Ça tombe bien, Magic in the Moonlight est un petit bijou de légère­té.
Stanley (Colin Firth amaigri et quasi mécon­nais­sable par moment) est un fameux magicien issu de bonne famille anglaise qui triomphe depuis des années sur les planches sous un dégui­se­ment chinois d’opé­rette. Une de ses spécia­li­tés, c’est de démas­quer les pseudo médiums de tout poil – nous sommes dans l’entre-deux guerres – et son vieil et unique ami vient lui deman­der de l’aide : une jeune médium améri­caine, Sophie (Emma Stone) et sa mère sont en train d’embobiner la richis­sime Mrs Catledges et de séduire le jeune Catledges qui est fou de Sophie.
Stanley est un esprit fort, un égocen­trique misan­thrope persua­dé de la victoire de la raison et la mort de Dieu. C’est aussi un homme profon­dé­ment inquiet comme le résume en vingt secondes un Allen pas dupe du person­nage. Mais devant le charmant sourire de Sophie, il cale. Cette dernière semble tout connaître de lui et fait léviter les bougies sans trucage. Il faut se rendre à l’évi­dence, il existe bien quelque chose du domaine de l’Esprit et Stanley tombe à genoux pour prier Dieu. Allen aurait-il trouvé la Foi ? La Foi dans le cinéma et les actrices, c’est certain en tous les cas.
Emma Stone est d’un charme étour­dis­sant et on peut comprendre son pauvre soupi­rant qui lui chante d’affreuses sérénades en grattant un ukulele – je ne remer­cie­rai jamais assez Allen d’avoir ridicu­li­sé à ce point les joueurs de ukulele, une plaie des temps modernes. On la voit débar­quer avec son petit chapeau à fleurs et en un sourire, on sait que le monde vient de bascu­ler. Stanley n’est pas aveugle mais son sens de l’ordre et du sens commun lui disent qu’elle ferait mieux d’épou­ser le petit million­naire.

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J’adore les comédies à dialogues et c’est un très grand film de ce point de vue. Stanley assas­sine tout son entou­rage de petites phrases assas­sines et Sophie lui répond aimable­ment, pas dupe. La scène finale est magni­fique de non-dits révélés où Stanley fait une espèce de séance inver­sée de divan psycha­na­ly­tique : il entend des choses que sa tante ne dit pas mais qu’elle est censée penser. Je n’ai jamais vu Colin Firth aussi bien, loin des person­nages un peu patauds que je lui connais­sais. Il est méchant et plein d’esprit et son jeu très éloigné de celui d’Allen réussit à rendre charmant un mufle égocen­trique – la décla­ra­tion d’amour est d’une maladresse incroya­ble­ment drôle. Il est encore pire que moi.
La lumière de Darius Khond­ji baigne l’ensemble d’une nostal­gie d’été éternel­le­ment renou­ve­lé et, franche­ment, en ces périodes où la lourdeur, le sérieux et la facili­té semblent l’emporter, écrire et réali­ser un film d’une telle légère­té ironique me semble tenir du prodige.
Le prochain Allen a été tourné l’été 2014 dans le Rhode Island, avec Emma Stone et Joaquin Phoenix. Rien que la distri­bu­tion donne envie.

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6 commentaires

  • J’aime­rai bien trouver le même chapeau que la tantine hé ! hé ! sinons entie­re­ment d’accord avec ton analyse je n’aurais pas mieux dit .

  • Le film tient tout entier sur Colin Firth et Emma Stone, effec­ti­ve­ment excel­lents et qui injectent de l’air frais à un film qui souffre d’une intrigue un peu bateau (à mon avis à moi que j’ai).

    P.S : Les exégètes pourraient en tirer des conclu­sions plus appro­fon­dies mais j’ai l’impres­sion qu’avec le temps, Woody Allen assume de plus en plus ses romances entre des hommes âgées et des jeunes femmes, avec une fin plus franche que dans Whate­ver works, par exemple.

    • Il est assez rigolo de voir que ce films divise profon­dé­ment la critique et même les fans de Allen.
      J’ai lu une critique qui se sentait mal à l’aise avec ces rapports amoureux vieux type/​jeune fille – une remarque débile puisque ça ne tient pas du fantasme pour Allen qui assume son choix de vie et que le cinéma holly­woo­dien classique est plein de ces rapports d’âge quasi incohé­rents. Par rapport à Whate­ver works, le person­nage de Firth est quand même plus sédui­sant et, surtout, les rapports entre les person­nages sont très diffé­rents. Dans Whate­ver**, il y a un rapport Pygmalion/​élève qu’il n’y a pas du tout dans *Magic où les person­nages sont en ordre de bataille – on retrouve plus le thème de l’affron­te­ment qui tourne à l’his­toire d’amour.

      • Sans être un rapport de pygma­lion à élève, on retrouve quand même cette image de l’homme revenu de tout qui a tout compris à la vie et de l’ingé­nue qu’il prend de haut mais qui finale­ment n’est pas si bête que ça. Disons que Whate­ver works pousse les potards un peu plus loin pour les deux person­nages.
        (en même temps je me rends compte que c’est quand même une typolo­gie de person­nages qui se retrouve réguliè­re­ment dans la filmo d’Allen, à ceci près que l’homme vieillit au fil des films)

        • Oui, c’est un person­nage typique­ment Allénien, qui ne se fait pas d’illu­sion sur la nature humaine mais qui a besoin de croire encore en l’amour. Sauf qu’ici, Firth ne le joue pas du tout de manière allénienne et on s’en rend moins compte.

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