L’invention de Morel (Adolfo Bioy Casarès – 10/18)

Voilà un roman qui m’aura nargué pendant des années. En tant qu’amateur de Borgès, j’avais lu/entendu parler des oeuvres de son ami et L’invention de Morel semblait avoir inspiré une foultitude d’artistes pour de bonnes ou mauvaises raisons (le numéro 50 de Métal Hurlant proposait une BD improvisée au fur et à mesure par les auteurs et on y voyait apparaitre Morel et son invention). Et en même temps, cette omniprésence m’effrayait un peu. Peut-être que je me faisais un cinéma et que je serais déçu…
Le narrateur, fuyant une Justice qu’il juge mal informée, se cache sur une île isolée qui effrait les marins. Bientôt il voit apparaître des habitants qui l’ignorent et notamment une belle femme dont il tombe amoureux. Bon, on ne peut pas aller plus loin sans déflorer le sujet. L’atmosphère du roman est portée par le personnage principal, intellectuel effrayé, maniaque de la survie qui refuse l’évidence, personnage encore plus falot que les fantômes qui l’entourent. Casarès réussit à peindre un magnifique rêve sous forme de cauchemar (ou l’inverse) avec une simplicité et une évidence qui marque le lecteur.

Le lecteur curieux pourra se reporter aussi à cet article consacré au film L’accordeur de tremblements de terre qui s’inspire lui aussi du roman.

Il existe (évidemment ?) une adaptation BD de l’ouvrage par Jean-Pierre Mourey chez Casterman que je n’ai pas lue. Il semble qu’il ait privilégié une approche froide avec une voix off omniprésente (et un lettrage informatique. Il faudrait un jour faire une loi contre cette pratique obscène).

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16 commentaires

  • Je garde une mauvaise conscience vis-à-vis de ce livre que j’ai lu il y a une vingtaine d’années … et que je n’ai pas vraiment su apprécier. Etait-je trop jeune ??? J’adore les nouvelles de Borgès, en revanche.

  • Heureusement qu’il y a Jean-no pour relever la sauce. Je m’étais abstenu de parler de « L’année dernière… que j’ai toujours pas vu. Quant à Fujihata, mes lacunes en art contemporain sont légendaires.

    J’ai rajouté dans le billet qu’il existe une adaptation BD du bouquin.

  • Fujihata n’est pas très connu en France. C’est un des artistes « multimédia » les plus originaux qui soient. Il arrive même à faire adorer des oeuvres qui n’ont jamais abouti, comme un projet de modification de l’évolution d’une variété d’orchidée montées sur des robots dont le mouvement est décidé par les ondes que les plantes émettent : au bout de quelques milliers d’années, avec son principe, les orchidées étaient bonnes pour apprendre à se déplacer. Un fou furieux, très sympathique.
    Il a fait aussi « Light on the net », une simple page web depuis laquelle, en France ou ailleurs, on pouvait éteindre et allumer des lampes dans un lieu public japonais : poétique cybernétique… En 1995, c’était incroyable, non pas pour des raisons techniques, mais pour des raisons conceptuelles disons, parce que d’un coup on pouvait mesurer comme Internet pouvait changer le monde.

  • J’ignorais que les orchidées émettaient des ondes… Pour le coup de « Light on the Net », j’ai vu dans l’avion une série US où des geeks sont confrontés à une blonde (ou le contraire) et ils s’amusaient justement à faire bouger leur matos électriques par des gens de l’autre bout du monde. La chute était assez drôle parce que leur comportement de sociopathe est filmé (par un des leurs) et diffusé sur YouTube. Ça fait mourir de rire des Chinois de Chine qui voient ça sur leur ordi… et on se rend compte que leurs lumières sont aussi commandées de l’autre bout du monde. Hum, j’ai l’impression d’avoir digressé.

  • Les orchidées émettent des ondes comme le cerveau humain et c’est assez drôle. Fujihata montrait par exemple que si on donne de l’eau à une orchidée, elle s’affole, mais si on en donne à une autre orchidée voisine, elle s’affole encore plus !

  • C’est pas une théorie, j’en ai vu les effets, c’est assez drôle parce que ça donne vraiment l’impression que les orchidées ont des émotions. L’idée de l’artiste c’est que si on fait bouger les plantes (vers le soleil, vers l’eau) en fonction de ces ondes, les orchidées finiront par apprendre à contrôler leurs véhicules robots.

  • Ah bah, tu sais qu’il y a des témoins de la résurrection du Christ ? Bon, je vais poser la question à mon frangin qui est dans la branche (si j’ose dire).

  • Il faut relire l’excellent « Trait de Craie » de Prado, qui doit beaucoup au roman de Bioy et aux fictions de Borges.

    Les autres romans de l’auteur (le songe des héros, le journal de la guerre au cochon, dormir au soleil) méritent le détour.

  • Je n’ai pas lu Trait de craie, j’avais fini par décrocher de Prado mais du coup, tu me tentes, Pierre. Et je tâcherai de lire les autres romans en effet.

  • Pour étayer mon propos, les deux citations en exergue du premier chapitre de Traie de Craie:

    « Bioy Casarès avait dîné avec moi ce soir-là et nous nous étions attardés à polémiquer longuement sur la réalisation d’un roman à la première personne, dont le narrateur omettrait ou défigurerait les faits et tomberait dans diverses contradictions qui permettraient à peu de lecteurs –à très peu de lecteurs- de deviner une réalité atroce ou banale. »
    Jorge Luis Borges, Tlon, Uqbar, Orbis, Tertius, Ed. Gallimard

    « Tu as vu et vécu les même choses que moi, c’est simplement que tu as interprété les faits de manière différente. »
    S. S. Van Dine

    Ainsi que la postface de Prado:

    « A ce point du récit

    Le lecteur aura apprécié les divers évènements qui lui ont été soumis et, après avoir lu la dernière image, les aura recomposés d’une certaine manière pour parvenir à une interprétation globale de l’histoire.

    Mais tant la connaissance que nous avons des faits que l’analyse que nous en faisons restent presque toujours fragmentaires et prêtent le flanc à la spéculation. C’est ainsi que le même enchaînement de relation peut être explicité de plus d’une manière. Et donc, il n’est nullement exclu que le lecteur soit parvenu à des conclusions identiques à celles de Raul.

    Il se peut également que le lecteur ait interprété ce qui s’est passé (ou plus précisément ce qui lui a été narré) d’une façon très différente de Raul, et soit parvenu à des conclusions autres. Il aura peut-être tiqué sur certains détails que d’autres lecteurs moins méticuleux auront considérés comme non-pertinents, pour certains, ou bien encore imputables, pour d’autres, à ma propre négligence ou , en fin de compte, à mon manque de rigueur dans la retranscription de la chose narrée. Ce lecteur, fort probablement, aura alors découvert une histoire d’une toute autre complexité, à coup sûr plus inquiétante, ou plus surprenante. Ou tout bonnement différente, sinon invraisemblable.

    A ce premier type de lecteur, nous pourrions certes suggérer une relecture de l’album, moins exhaustive, mais ce serait exiger de lui un effort qu’il ne sera pas disposé à entreprendre. On ne saurait lui en tenir rigueur. Et rien ne permet d’affirmer qu’il ne ressortira pas de cette seconde et improbable lecture conforté dans ses premières conclusions.

    A un moment donné de l’échafaudage de ma narration, j’avais l’intention d’inclure deux épilogues (que je ne suis pas parvenu à écrire et incorporer au plan du récit) qui apporteraient des informations chargées de mettre en évidence cette seconde lecture de l’histoire. Ce qui m’y incitait, c’était le soupçon, nourri par moi, que le lecteur de BD n’a pas pour habitude de s’investir profondément dans l’œuvre qui lui est soumise ; il se contente, la plupart du temps de la survoler. Et je craignais de n’avoir pas le talent suffisant pour le forcer depuis le début à triompher de cette inclination.

    Je suis donc resté sur cette position, trop incertain de mon habileté pour mener à bien ce petit projet, mais désormais convaincu que l’insertion de ces deux épilogues aurait trahi l’esprit même du livre, même si jamais je n’ai eu l’intention de me plier de façon rigide au modèle imaginé par Borges et Bioy Casarès pour leur hypothétique roman. J’espère, dans tous les cas, n’avoir pas rendu sa lecture fastidieuse.

    Pour terminer, ce point sur les « i »

    Lorsque Trait de craie n’était encore qu’à l’état d’ébauche confuse et floue dispersée sur un certain nombre de bouts de papier, deux choses au moins étaient déjà claires pour moi : il y aurait un phare sans lumière et un message écrit sur une paroi ou un mur. Il se trouve que le hasard a mis entre mes mains le livre d’Antonio Tabucchi Femme de Porto Pim et autres histoires (Ed. Bourgois, 1987). Moi qui, à l’instar de Raul, n’avais jamais lu Chateaubriand, j’y ai trouvé la citation que j’ai insérée dans mon livre. Et j’y ai également trouvé le mur idéal où s’inscrivait le message de Raul. Tous mes remerciements, bien sûr, à Antonio Tabucchi, pour ces deux cadeaux royaux. »

    Miguelanxo Prado
    Lubre, novembre 1992

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