Fiction n°18 (Les Indés de l’Ima­gi­naire)

fiction-printemps-2014

J’ai déjà parlé de la revue de SF/fantas­tique/fantasy Fiction mais, comme souvent avec les revues SF, j’ai cessé de l’ache­ter avant quelle ne s’ar­rête d’elle-même. Quoiqu’il en soit, une revue qui date de 1953 et qui a connu plusieurs vies ne peut pas crever comme ça. Il suffit de la cloner et hop, ça repart pour un tour !

Il y a de l’es­pace pour vous lais­ser crier

Cette nouvelle mouture frappe prin­ci­pa­le­ment par … sa maquette. C’est propre, c’est clair, assez chic et classe et je n’ai vu qu’une faute de frappe.
Au sommaire, inter­views croi­sées, articles de vulga­ri­sa­tion scien­ti­fiques et litté­raires et nouvelles.

Le concept d’en­tre­tien croisé est inté­res­sant: il met face à face deux écri­vains qui discutent de leurs œuvre et des points communs des théma­tiques abor­dés dans leurs livres.

Pour Ayer­dhal et Norman Spin­rad, c’est l’en­ga­ge­ment poli­tique qui ressort – les thèmes qui ne passent pas auprès des éditeurs, les contraintes édito­riales face à des problé­ma­tiques que l’on aime­rait abor­der en litté­ra­tu­re…
Deux points faibles de cet entre­tien: Spin­rad n’a rien lu d’Ayer­dhal et les réfé­rences à une mytho­lo­gie/un combat très années 60/70 – même si Spin­rad n’est pas dupe – donne l’im­pres­sion quelque fois d’une discus­sion de baba cool. « L’es­prit rock’n roll n’est pas mort ! ». Pitié.
Plus mauvaise ques­tion: « Et ça te fait quoi de vivre avec une femme aussi belle que Dona ? ». Direct from Closer ?

Second entre­tien croisé: Justine Niogret et Jean-Philippe Jaworski autour du thème de la civi­li­sa­tion celtique.
Pour le coup, on atteint vite là les limites du concept. Sur un sujet que le lecteur ne maîtrise peut-être pas (c’est mon cas en tous les cas), on a droit à des réfé­rences obscures qui font rire les deux inter­ve­nants (avec peu d’ex­pli­ca­tion et pas de note de bas de page) le tout rédigé en « langage parlé » qui donne l’im­pres­sion de suivre la discus­sion de deux geeks ados un peu hysté­riques à propos de leur jeu vidéo favori.
Si le but était de me donner envie de décou­vrir ou relire ces auteurs, c’est plutôt raté. Brusque­ment, je me suis dit que le dernier Jaworski pouvait bien attendre encore quelques temps. Mais c’est peut-être aussi que je n’en ai rien à battre des Celtes…

Science parlante

Les trois articles Avez-vous un visage si la machine ne le voit pas ? de Nico­las Nova – sur le thème de la recon­nais­sance faciale par les machines, les problèmes qu’elles rencontrent et les consé­quences éven­tuelles – Les mutants d’Alex Niko­la­vitch – qui traite sur un spectre assez large de la présence des mutants dans la créa­tion imagi­naire et rappelle la défi­ni­tion scien­ti­fique du mutant – et De la litté­ra­ture comme errance de Julie Proust Tanguy – les laby­rinthes dans la litté­ra­ture et vice versa – se lisent bien et le dernier est même très stimu­lant.

Au milieu, un magni­fique « truc » digne des Inro­ckup­tibles puisque nous avons droit à des photos de corps sur la plage signées Patrick Imbert asso­ciées à des courtes phrases de Cathe­rine Dufour (ex « vendeuse de perles noires à Tahiti » = bijou­tière ? Parce que vendre des perles noires à Tahiti c’est aussi excep­tion­nel que de vendre du vin dans le Beaujo­lais…). Je n’ai pas vu l’in­té­rêt « imagi­naire » de la chose. La précé­dente version de Fiction essayait d’as­so­cier l’image dessi­née au texte (une asso­cia­tion très féconde dans le passé) sans réus­site marquante (trop de second degré ? de réfé­rence ?) mais j’avoue que cette tenta­tive de photo/texte me paraît parti­cu­liè­re­ment gonflante.

Retour vers le futur

Nous arri­vons enfin aux textes ! Rappe­lons que la revue a été ressus­ci­tée suite à l’as­so­cia­tion de trois éditeurs ActuSF, Mnémos et Les Moutons élec­triques qui en profitent pour vendre leurs poulains. Est-ce que ça aura une consé­quence édito­riale ? Voyons ça.

Hasard de nais­sance de Robin Hobb est un extrait de son dernier ouvrage. Un extrait ??? J’ai payé pour ça, malheur… Fantasy bien sympa­thique ma foi, je le lirai bien si je le trouve dans la biblio­thèque d’un ami.

Les Djinns funèbres de Timo­thée Rey – Sur Amaoré, vous pouvez être possédé par des Djinns (enfin des trucs intel­li­gents capables d’in­fluer sur la matière) si vous n’êtes pas dûment proté­gés. Mthuli Ndouja est envoyé par sa boîte pour captu­rer ces choses – pas très légal – mais dès son arri­vée, ça tourne mal. Un texte pas facile à appré­hen­der au départ, plein de mots inven­tés, mais sa richesse visuelle et l’hu­mour certain qui s’en dégage (un hommage à Jack Vance qui rappelle en effet un peu Magnus Ridolph) donne envie d’en lire plus de l’au­teur. L’uni­vers inspiré par les Comores semble-t-il (Amaoré = « Maho­rais » ?) avec les visages peints des habi­tants est très dépay­sant et fait bien voya­ger pour le coup.

Trajec­toire de Ken Liu – La vie de la première femme ayant suivie un trai­te­ment d’im­mor­ta­lité. Liu dépasse le fantasme pour parler de choses très concrètes – la possi­bi­lité avec le temps de chan­ger, le choix de mourir, le temps qui passe… Mais il évacue très large­ment les consé­quences socié­tales et sociales de l’im­mor­ta­lité pour – presque – tous.

Quatre cents millions d’an­nées de réflexion de Steven Utley – Il me semblait avoir chro­niqué une nouvelle de Utley parue aussi dans Fiction mais impos­sible de la retrou­ver. Une assis­tante d’un génie scien­ti­fique qui a permis la décou­verte d’un univers paral­lèle resté à la période du Précam­brien l’ac­com­pagne sur place. Sauf qu’il ne se passe rien au Précam­brien et que son patron est obsédé par lui-même et qu’elle se demande ce qu’elle a fait de sa vie dans l’ombre du Grand Homme. Gentil sans plus.

Gipsy Nuke de Estelle Faye – À partir de l’ex­pres­sion jour­na­lis­tique « les gitans du nucléaire » dési­gnant les travailleurs itiné­rants qui bossent à l’en­tre­tien des centrales dans des condi­tions déplo­rables et pour des salaires pas mieux, Faye imagine que ce sont de vrais Roms qui se chargent de ce sale boulot, menés par un mysté­rieux Roi Rouge caché dans Tcher­no­byl. Le héros cras­seux à l’ha­leine de poney va séduire la reine de la Mafia ukrai­nienne, insen­si­bi­li­sée par un trai­te­ment médi­cal et à la recherche de sensa­tions fortes.
Une espèce de thril­ler moderne post atomique avec un héros qui fait décou­vrir l’Amour à la sublime créa­ture en manteau de vison en la chevau­chant sauva­ge­ment dans une chambre miteuse. C’est un peu SAS du regretté Gérard de Villiers à la mode Madmax. Le plus déran­geant c’est que le récit est à la première personne et que j’ai n’ai jamais eu l’im­pres­sion d’être dans la tête d’un Rom. Et ça ressemble à une ébauche de roman vu les pistes aban­don­nées. Ou le début d’une suite de nouvelles ?

La rive d’en face d’Elisa­beth Hand – un ancien danseur clas­sique homo­sexuel garde une maison d’hôte hors saison près d’un lac sauvage réserve de vola­tile en tout genre. Un bel oiseau étrange passe.
Je n’ai même pas besoin d’en dire plus. C’est une struc­ture de conte clas­sique à peine trans­posé et dans les années 60/70, ça aurait été une jeune femme soli­taire qui aurait croisé le bel oiseau. Une belle écri­ture qui frôle l’Ar­lequi­nade.

Pique-nique à Pente­côte de Rand B. Lee – un vais­seau attiré irré­sis­ti­ble­ment par une planète. L’équi­page est englouti et l’on se retrouve dans la tête d’une survi­vante qui prend cher.
Sur le moment, j’ai cru être revenu dans les années 80 quand la SF française se grisait d’une écri­ture allu­mée – genre Soleil chaud, pois­son des profon­deurs de Michel Jeury (enfin pour ce que je m’en souviens). Une espèce d’in­can­ta­tion poétique char­gée de trans­mettre une expé­rience autre. Assez éton­nant et digne d’un dessin animé psyché­dé­lique. En fait, je suis sûr que ça fonc­tion­ne­rait mieux en BD que par l’écrit pur.

DynaCos­tu­meTM de M.K. Hobson– Un cadre sup se repose entiè­re­ment sur l’In­tel­li­gence Arti­fi­cielle qu’il a acquise à prix d’or pour conduire sa carrière et tous les détails de sa vie courante. Il l’ap­pelle « l’Ami » et n’a pas d’autre ami. Aujourd’­hui, il doit parti­ci­per à une réunion dont dépend son avenir et, évidem­ment, rien ne va se passer comme prévu.
Une appli­ca­tion très ironique de notre dépen­dance aux outils tech­no­lo­giques censés nous aider et qui nous coupent du monde. Mais les enjeux sont peu glorieux – qui s’in­té­resse aux malheurs d’un cadre sup lambda peu sympa­thique ? La fin est maligne mais un peu arti­fi­cielle.

Esprits tordus de Albert E. Coudrey – Un agent secret US est chargé de mettre en sécu­rité un trans­fuge russe… télé­pathe. Et doit mettre la main sur un mysté­rieux tueur qu’il surnomme Mandrake pour ses capa­ci­tés à déjouer tous les systèmes de protec­tion.
Une histoire de pouvoirs psy « à l’an­cienne » très bien fichue – le person­nage du télé­pathe et son accli­ma­ta­tion dans un petit village perdu améri­cain sont très drôles.

Les véri­tables Chro­niques Martiennes de John Sladek. Une famille moyenne améri­caine s’ins­talle sur Mars. Ambiance « deses­pe­rate house­wives » et version ironique des fameuses nouvelles de Brad­bury.

Mot de la fin du monde

Bon, en me reli­sant, je me rends compte que je n’ai pas échappé à ma tendance moucat’. Mais malgré un bel embal­lage, on cherche un texte vrai­ment marquant. Avec le lance­ment de cette nouvelle formule, le lecteur lambda espé­rait sûre­ment un Prix Nebula ou Hugo. Seul une nouvelle m’a donné envie d’en savoir plus sur l’au­teur, ce qui ne fait pas beau­coup.
Pour termi­ner sur une note plus posi­tive, je dois dire que je ne me suis pas vrai­ment ennuyé et les nouvelles sont suffi­sam­ment variées pour qu’on attaque la suivante avec curio­sité.
Le dernier numéro est dans les librai­ries et je vais encore tenter le coup.




  • 8 commentaires

    • Compte-rendu au cordeau:de ce fait,ça va pous­ser quelques curio­si­tés timides;malgré tout.La couver­ture évoque­rait presque Raymond Moretti.Et alors juste­ment:quelle place pour le dessin dans cette relance?

      • Ben…au­cune. Ça me déprime un peu que les revues SF françaises actuelles n’ar­rivent pas à utili­ser les nombreux artistes graphiques. Mais pour en avoir discuté avec eux, c’est aussi le manque de moyen qui joue: ils ne peuvent pas payer correc­te­ment d’éven­tuels illus­tra­teurs et ils ne les solli­citent donc pas.

    • La nouvelle marquante du recueil reste pour moi celle de Ken Liu, très émou­vante.
      Mais c’est vrai que pour le reste, même si j’ai trouvé le tout agréable, ça manque d’un récit vrai­ment frap­pant, un truc qui fait dire « ouah, pu**** ! ».
      Et c’est d’ailleurs aussi valable pour le numéro 19, même si là encore, il n’y a rien de vrai­ment mauvais.
      Mais j’at­tends le texte choc, je verrai avec le numéro 20. J’avoue être plutôt charmé par la maquette, le format, et le contenu (très axé sur les nouvelles, avec un peu de rédac­tion­nel) de cette revue.

      • Je trouve assez déses­pé­rant que les revues françaises n’aient pas les moyens de publier les nouvelles/novella qui ont reçu des prix pres­ti­gieux. Pour l’ama­teur, c’est un peu comme de vivre dans un pays où le cinéma ne passe pas les films primés à Cannes…

        • Après un petite recherche rapide, il y a eu des récits récom­pen­sés par des prix pres­ti­gieux (Hugo, Nebula, Locus, World Fantasy Award, etc…) dans les numé­ros 1, 2, 3, 5, 6, 7, 8, 15, 16, 17. Soit la moitié des numé­ros.
          La tendance semble tout de même être à la baisse dans la deuxième moitié des numé­ros sortis (un prix Imagi­nales pour une nouvelle du 17 par exemple, sans vouloir déva­luer un prix franco-français).
          Mais je compte bien me procu­rer le numéro 16 qui contient trois nouvelles de Ken Liu (un auteur dont on n’a pas fini d’en­tendre parler, en bien), dont une qui a tout raflé (Nebula, Hugo et World Fantasy).

          Après, les prix ne veulent pas toujours tout dire non plus. ;)

          • Oui mais tu parles de la « première saison », là. J’ai dû aller jusqu’au 7 et je ne sais même pas si je les ai tous lu… Ben même si les Prix ne font pas tout, on se rend compte qu’il y a quand même peu de déchets.

            • Jusqu’au 7 il y a quand même quelques nouvelles primées.
              Après, je suis d’ac­cord, ça aurait été une bonne idée de mettre un ou deux textes primés pour vrai­ment lancer cette nouvelle formule sur du gros quali­ta­tif.
              Espé­rons que pour le chiffre rond du 20 ce soit le cas…

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