Voyage aux îles de la Désolation (Emmanuel Lepage – Futuropolis)

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Ah, le Marion Dufresne, Kergue­len, les Terres Australes et Antarc­tiques, des noms qui m’ont fait rêver quand… je… Rien du tout ! Quelle idée d’aller se les peler dans des coins paumés peuplés de manchots même pas pingouins ! Mais je connais des gens qui ont rempla­cé leur poster de Saman­tha en maillot de bain par une belle photo de mer déchaî­née avec un point noir au fond (oui, c’est une île). Ça les fait rêver ces terres quasi vierges (c’est sûr que Saman­tha, à côté…).

Voilà donc arrivé dans ma boîte aux lettres le dernier album d’Emmanuel Lepage. Moi, je suis sympa, je le range déjà dans mon blog côté copinage et c’est réglé. Mais même avant ça, il faut le lire… Et j’ai peur. Parce que c’est un beau bouquin de 156 pages et que c’est tiré de ses… carnets de voyage. Ah non ! Pas les carnets de voyage !
J’en peux plus moi des voyages des auteurs BD aux quatre coins du monde, invités dans les Centres Cultu­rels Français, à remon­ter les fleuves en pirogue ou monter des éléphants certi­fiés dévelop­pe­ment durable ! Le carnet de voyage c’est le type qui se pose dans un coin et qui dessine au grand émerveille­ment des enfants et, évidem­ment, le dessin, c’est un moyen de commu­ni­ca­tion univer­sel, après ça, on vous invite à boire le thé et à coucher avec votre femme. Les gens à l’étran­ger, ils ne peuvent pas se conten­ter de se balader et de discu­ter, de choper la touris­ta ou de draguer en terrasse ? Non ? Il faut aussi qu’ils fassent de l’Art, qu’ils exhibent leur talent, qu’ils prouvent qu’ils sont de vrais artistes, des gars (et même des filles) qui ne peuvent pas vivre sans créer en perma­nence ! Parce qu’ils connaissent un éditeur en France que ça le branche bien les aquarelles de jeunes filles en paréo au bord de la décharge et que ”ça se vend super bien, coco !” et, du coup, ça renta­bi­lise bien le voyage. Je déteste les carnets de voyage. Je les exècre. Je les vomis. Me voilà donc avec ce truc tiré d’un carnet de voyage. Je le lorgne de loin, je le feuillette vague­ment (des vagues, des manchots, des gars par rasés et le Marion Dufresne qui tangue). Pffff. Je crois que je vais plutôt voir s’il n’y a pas une nouvelle saison de Derrick à la télé moi.

Bon, en fait, ce n’est pas vraiment un carnet de voyage. C’est un vrai album BD en grisaille qui raconte le voyage d’Emma­nuel Lepage embar­qué pour une tournée de ravitaille­ment du Marion Dufresne, le bateau basé à la Réunion qui fait le tour des îles de l’extrême Sud pour ravitailler les gendarmes (ou ce qu’il en reste) et les scien­ti­fiques privés de tomates. De temps en temps, des extraits du carnet apparaissent, en couleur. Ou alors de grandes images à l’aqua­relle réali­sées après coup, qui vont bien faire plaisir à Maghen, galeriste de son état.
C’est que je l’ai lu ? Ben oui, j’ai commen­cé par quelques pages, puis j’ai avancé et je me suis rendu compte que j’avais envie d’aller au bout de ce truc. Emmanuel Lepage a décidé d’en faire un récit à la première personne et surtout de ne pas esqui­ver le problème princi­pal de ce genre de projet : le voyageur n’est que de passage, un intrus dans un monde qu’il va frôler un instant et qui conti­nue­ra sa vie sans lui. En décri­vant les commu­nau­tés qu’il croise, il avoue son désir frustré de faire partie d’une aventure qu’il ne fera qu’ef­fleu­rer. Le charme du livre ce sont tous les détails rarement abordés : les problèmes de relation, les conflits pratiques, les histoires d’amour et les clans, des chroniques humaines qu’il devine et dont on ne parle jamais dans ce genre de récit. Et en même temps, il y a une volon­té encyclo­pé­dique de racon­ter l’his­toire de ces îles, les enjeux scien­ti­fiques, la nature et les paysages. C’est cette ambition un peu naïve mais telle­ment sincère qui donne envie d’aller au bout du voyage et de goûter aux rafales de vents qui font s’envo­ler les carnets de croquis qui finissent à la flotte et c’est tant mieux comme ça. Une très agréable surprise pour ma part, qui ne convien­dra peut-être pas à tous les publics BD (je ne vise personne) et proba­ble­ment le meilleur album de Lepage à ce jour.

transport de Banania

croisière aux Antilles

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