Quartier Western (Téhem – Des Bulles dans l’Océan)

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Parler du nou­vel album de Téhem est un exer­cice déli­cat pour moi puisque je le connais depuis trop long­temps pour pou­voir faire croire que j’ai suf­fi­sam­ment de recul vis à vis de son tra­vail. De plus, Téhem avait mon­tré beau­coup de confiance en mon juge­ment en me fai­sant lire le dos­sier de ce Quartier Western. Du coup, je m’étais fait une idée de l’album avant sa paru­tion. Autant dire que ça a été une sacrée sur­prise dans le train, entre Angers et St Pierre de Corps, plein d’étudiants repre­nant le che­min de leur école/fac (vous avez remar­qué à quel point il n’y a plus de mili­taires reve­nant de per­mis­sion dans les trains du dimanche ?), de décou­vrir une his­toire très éloi­gnée de ce que je m’étais ima­gi­né.
Alors que la cou­ver­ture (des per­son­nages ani­ma­liers posant dans une bou­tique chi­noise) laisse à pen­ser que nous sommes repar­tis pour un tour à Ti Burce City, on se rend compte petit à petit que Téhem délivre une éton­nante “BD noire” (dans le sens “roman noir”) où tout un petit monde réunion­nais se croise, se déchire, s’entretue pour de l’argent, le désir, des bêtises ou par simple hasard. C’est vrai­ment très sombre et per­sonne n’est épar­gné: le curé, imbu de son pou­voir et aveugle aux réa­li­tés du monde qui l’entoure, les petites frappes qui rêvent d’argent facile et de Métropole rédemp­trice, le “petit peuple” réunion­nais qui se jette sur une SDF pour lui voler l’argent tom­bé de son balu­chon et même les enfants, qui repro­duisent incons­ciem­ment les com­por­te­ments de vio­lence qu’ils subissent de leurs aînés. Le scé­na­rio est réglé aux petits oignons: on suit chaque pro­ta­go­nistes et leur par­cours éclaire à chaque fois une par­celle de l’histoire, com­plé­tant les récits pré­cé­dents et les enri­chis­sants. Téhem a choi­si de situer l’action dans une période qui a connu: la Réunion des années 70. Ça lui per­met évi­dem­ment d’être plus à l’aise avec le décor et la psy­cho­lo­gie des per­son­nages et ça donne comme un écho aux romans noirs qui se déroulent dans un pas­sé démy­thi­fié (les années 50/60 Ellroy ou 70 pour Pearce). C’est aus­si une extra­or­di­naire recons­ti­tu­tion (je suis arri­vé là-bas en 1980 ) qui parle d’un pas­sé proche et déjà qua­si englou­ti par le béton et la moder­ni­sa­tion (intel­lec­tuelle comme sociale).
Le choix de per­son­nages ani­ma­liers (qu’il avait déjà uti­li­sé dans le cadre du Margouillat) n’est pas sans rap­pe­ler le concept Blacksad de Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales mais avec plus d’émotion et de pro­fon­deur (et moins de cli­chés et de poses). Ça lui per­met aus­si (par l’intermédiaire d’un per­son­nage hal­lu­ci­né et hal­lu­ci­nant) d’ajouter une ambiance fan­tas­tique déca­lée. Au final, j’ai juste un peu peur que les parents hâtifs achètent ça en pen­sant à leurs gamins de 10 ans, pro­blème accen­tué par cette cou­ver­ture un peu inno­cente. Et enfin, ultime regret: à 22 euros, beau­coup risquent de ne pas ten­ter l’achat d’un grand album (et je cen­su­re­rai impi­toya­ble­ment les édi­teurs en souf­france qui vien­draient se jus­ti­fier plein de larmes dans les yeux).
À remar­quer que le test sur un lec­teur de 17 ans qui n’a pas pris kreol pre­mière langue a per­mis de démon­trer que les dia­logues et l’histoire étaient par­fai­te­ment com­pré­hen­sibles (bon, il avait quand même option Ti Burce).

fumer tue

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