Pour l’Empire t.1 (Merwan & Vivès – Dargaud)

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On va com­men­cer la jour­née par un coup de groin. J’étais tran­quille­ment en train de suço­ter les céréales de mon kawa lors­qu’ un jour­na­liste du Monde des Livres est arri­vé en cou­rant et hur­lant dans le stu­dio de France Cul. “Arrêtez les rota­tives ! Joann Sfar, le génial auteur de BD, fait son entrée en lit­té­ra­ture !!!”. En effet, les jour­na­listes hors uni­vers BD, par un effet de rac­cour­ci propre à leur pro­fes­sion, ne disent jamais Joann Sfar tout court mais Joann Sfar, le GÉNIAL auteur de BD. Je crois que c’est le seul artiste de ma connais­sance qui ait droit à un tel qua­li­fi­ca­tif aus­si sys­té­ma­ti­que­ment. On ne dit pas David Lynch, le réa­li­sa­teur génial ou Marcel Proust, le génial écri­vain aus­si régu­liè­re­ment. En fait, j’ai fini par com­prendre ce gim­mick: Joann Sfar, génial auteur de BD per­met­tait d’apporter une infor­ma­tion cru­ciale aux lec­teurs de Téléramouille ou à l’auditeur lamb­da: Joann Sfar s’est fait connaître comme auteur de BD. Et pour évi­ter que le lecteur/auditeur se mette à vomir illi­co à l’idée que l’on puisse par­ler BD, on rajoute l’adjectif (presque un pré­fixe) génial, his­toire de le ras­su­rer. C’est un peu l’équivalent du major­dome de Liliane Bettencourt ou du tueur à mous­taches. Ça per­met de bien situer le per­son­nage. Le jour­na­liste sur France Cul vou­lut pré­ci­ser les choses et com­men­ça à citer les oeuvres célèbres qui per­met­taient de qua­li­fier Sfar de génial: Le chat du Rabin, Petit Vampire, Le chat du Rabin, Grand Vampire, Le chat du Rabin … euh, c’est tout. Comme dit le pro­verbe malais, moins on a de Culture plus on l’étale. Et encore, les réfé­rences à ces his­toires de Vampire – sur le moment, j’ai été sur­pris – venaient pro­ba­ble­ment du fait que ce nou­veau roman avait pour per­son­nage prin­ci­pal … un vam­pire. C’est un peu tri­ché, mon­sieur.
Je dis “nou­veau roman” et non pas “pre­mier roman” parce qu’il me semble bien que Sfar a déjà com­mis des textes – avec un petit peu d’images – que l’on pour­rait qua­li­fier de lit­té­raires même s’ils ont été publiés dans une col­lec­tion jeu­nesse (je vous laisse cher­cher vous-même) avec un suc­cès pour le moins miti­gé. Après tout, c’est bien connu, Mme Rowling elle-même vient à peine de com­men­cer sa car­rière lit­té­raire. L’indigence d’une par­tie du monde jour­na­lis­tique dès qu’il s’agit de BD n’étant pas un fait nou­veau, le lec­teur de ce billet pour­rait s’interroger sur les rai­sons qui me poussent à vagir en vain – tel un Mélanchon remon­té. Éh bien, ces der­niers temps, on n’utilisait l’expression génial auteur BD que pour asso­cier Sfar à ses nou­velles acti­vi­tés… non BD. Réalisateur (Sfar, le réa­li­sa­teur génial), blog télé­ra­mouillesque (Sfar, le blog­gueur génial), chro­niques radio (Sfar, le chro­ni­queur génial) et main­te­nant roman­cier (Sfar, le roman­cier génial). Pendant ce temps, ses acti­vi­tés d’auteur BD se cal­maient (pas dif­fi­cile) et les albums sortent à un rythme plus tra­di­tion­nel et avec un accueil plu­tôt tiède si j’en crois mes sources d’information puisque je ne lis moi-même plus de Sfar depuis Petit Vampire. “Jalousie, jalou­sie” clament der­rière mon dos les com­men­ta­teurs les plus sagaces et on ne peut pas nier qu’une grande par­tie de la pro­fes­sion – je parle des auteurs BD, pas des réa­li­sa­teurs, des chro­ni­queurs radio ou , ah zut, vous m’embrouillez – regarde le par­cours hors du com­mun de Sfar avec un pin­ce­ment au coeur – je ne suis pas un saint, j’aurai bien aimé avoir moi-même un frac­tion du sou­tien média­tique dont il béné­fi­cie. Sauf que Sfar est de moins en moins auteur BD pour être de plus en plus… euh, autre chose. Il sem­ble­rait que ce soit un mou­ve­ment géné­ral avec de nom­breux auteurs BD qui se tournent vers le ciné­ma, comme par hasard qua­si­ment tous des auteurs qui béné­fi­cient d’une belle cou­ver­ture presse (je me rap­pelle encore avec émo­tion du jour où Téléramouille annon­ça fiè­re­ment que Riad Sattouf atta­quait le scé­na­rio d’un film). En tant qu’auteur BD à plein temps et défen­seur du genre, ça n’est pas sans me poser des pro­blèmes exis­ten­tiels. Est-ce que la BD est à ce point ennuyeuse à faire ou peu ren­table pour que cer­tains auteurs cherchent à s’en échap­per ? Je veux bien croire que le mirage de Cannes et la pos­si­bi­li­té de faire des cas­tings de jeunes actrices est un puis­sant sti­mu­lant créa­tif mais j’ai dû mal à suivre la logique de per­sonnes qui nous ont bien expli­qué que “la BD ce n’est pas du ciné­ma” pour quit­ter un bateau qui les a fait éclore (excu­sez l’audace de mon image). Cela conforte l’idée d’une hié­rar­chie des médias – avec le ciné­ma tout en haut – et pro­ba­ble­ment aus­si la presse géné­rale pour qui la BD n’a jamais été un truc sérieux et qui ne pour­ront que s’extasier de voir des gens ambi­tieux mettre leur talent au ser­vice d’objets cultu­rels qui méritent vrai­ment qu’on en parle: les films. À part ça, je ne peux que sou­hai­ter tout le suc­cès qu’il mérite à Joann Sfar dans ce nou­vel uni­vers – sa “nou­velle famille” j’imagine, il va fal­loir une bonne psy­cha­na­lyse. Et reve­nons à la BD.

Pour l’Empire est une mini série de trois tomes que j’ai un peu sno­bé à sa sor­tie: j’étais gavé de Vivès et je n’avais pas le cou­rage de me lan­cer là-dedans. Mais Merwan était en dédi­cace à Chinon et c’était l’occasion de décou­vrir l’objet co-scénarisé et co-dessiné par les deux auteurs.
L’Empire règne sur le monde connu mais cela ne suf­fit pas à l’Empereur qui envoie ses meilleurs hommes à la décou­verte de nou­velles terres à conqué­rir. Sur un thème qui n’est pas sans rap­pe­ler Le désert des Tartares de Dino Buzzati ou Aguirre de Werner Herzog, on assiste à la lente pro­gres­sion d’une petite troupe dans un désert morne à peine peu­plé de loque­teux et de bar­bares au com­por­te­ment incom­pré­hen­sible. Alors que ce genre de récit per­met sou­vent un dis­cours phi­lo­so­phique sur la nature humaine ou le sens de la civi­li­sa­tion, le scé­na­rio est ici très épu­ré. Les sol­dats sont des espèces de héros mytho­lo­giques qui n’aiment pas leur mis­sion et ne cherchent pas à com­prendre le monde qui les entoure et puis c’est tout. On retrouve donc cette espèce de non dit propre aux oeuvres de Vivès et il fau­dra s’en conten­ter. Graphiquement, c’est très inté­res­sant avec des cadrages ou des choix nar­ra­tifs ori­gi­naux et on pour­ra s’amuser à devi­ner qui a des­si­né quoi. Une des par­ti­cu­la­ri­tés de l’album que j’aime bien: les cou­leurs de Sandra Desmazières (illus­tra­trice et réa­li­sa­trice d’animation) pleines d’effets, de cou­leurs vio­lentes et une qua­li­té d’obscurité inté­res­sante. Un genre d’approche que l’on voit très rare­ment en BD. Visiblement le tome sui­vant est plus ani­mé scé­na­ris­ti­que­ment par­lant mais je ne l’ai pas lu.

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