Polina (Bastien Vivès – Kstr)

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Prix de la Critique 2011 et des libraires itou, Polina de Bastien Vivès sem­blait un incon­tour­nable pour l’amateur BD moyen un peu curieux. Mais un peu échau­dé par les pré­cé­dents ouvrages de Vivès, j’ai mis du temps à me déci­der à me le pro­cu­rer.
Attention, spoil – Voici donc Polina, petite fille entrant dans une pres­ti­gieuse aca­dé­mie de danse où elle est remar­quée par l’ogre Bojinski, un énorme type bour­ru et d’une rigueur sévère. Engagée ensuite aux bal­lets du théâtre, Polina s’ennuie un peu et conti­nue à tra­vailler avec son ancien pro­fes­seur avant de décou­vrir l’amour et la danse contem­po­raine qui l’amènent à rejoindre une troupe renom­mée. Mais une bles­sure l’oblige à réflé­chir à son désir de danse et elle finit par par­tir pour Berlin, en quête de nou­velles expé­riences. Sans pro­jet ni per­sonne pour l’accueillir, elle finit par inté­grer une troupe de théâtre par hasard et trou­ver sa voie, hors des che­mins tra­cés à l’avance.
La grande réus­site de l’album, c’est de don­ner une vision tout à fait cré­dible du par­cours de Polina, de son inti­mi­té et de son tra­vail. On retrouve des thé­ma­tiques de Vivès qui sont tou­jours un peu limites (Bojinski comme Polina sont des tai­seux et c’est au lec­teur de se faire son ciné­ma sur leurs rap­ports et il faut un peu se for­cer pour ima­gi­ner ce qui se passe dans la tête de Polina qui a choi­si Bojinski comme pivot de vie – du moins on finit pas le sup­po­ser) mais il va plus loin que dans ses pré­cé­dents opus en abor­dant le thème de l’apprentissage, du pas­sage de connais­sance et du temps de l’assimilation. Bojinski est évi­dem­ment un père de sub­sti­tu­tion et peut-être un peu plus sans que ça soit expli­ci­té .
Graphiquement, ça com­mence très relâ­ché, comme si Vivès avait un peu peur du tra­vail qui l’attend (200 pages) et qu’il décide de ne pas se concen­trer là-dessus. Et puis, très rapi­de­ment, ça prend forme, de manière très fluide avec une grande sou­plesse nar­ra­tive.
Une fois l’album lu, je me suis quand même posé des ques­tions. Il y a des choses dans le tra­vail de Vivès qui sont fas­ci­nantes et un peu aga­çantes à la fois. La beau­té juvé­nile des per­son­nages est une constante qui peut faire sou­rire. On retrouve évi­dem­ment cette approche visuelle avec une sim­pli­fi­ca­tion qui m’a un peu éton­né. Pour avoir vision­né plu­sieurs docu­men­taires sur la danse, j’ai été frap­pé par le corps des dan­seuses, véri­tables machines à dan­ser et à pro­duire du mou­ve­ment. Ce n’est donc que muscles, ten­dons et os – on retrouve ça dans le Black Swan de Darren Aronofsky. Vivès esquive le pro­blème pour mon­trer une Polina au même phy­sique de jeune fille souple comme il les a tant repré­sen­tées, choi­sis­sant la séduc­tion à la machine.
Un très grand Vivès au final, très dif­fé­rent du Goût du chlore, qui montre qu’il est capable de dépas­ser le cadre pure­ment post ado qui l’a fait connaître. Je retien­drai la jolie idée de la valse, une danse de salon qui sert à expri­mer l’amour pour Polina, loin de la vir­tuo­si­té tech­nique de la danse qu’elle pra­tique.

pages 118,119
pages 118,119
pages 12 et 16
pages 12 et 16

En com­plé­ment, comme la danse, acti­vi­té plu­tôt fémi­nine, n’a pas beau­coup été abor­dée en BD, j’ai jeté un oeil sur Vitesse moderne de Blutch qui com­mence son his­toire par un entraî­ne­ment de danse. Alors que Vivès aborde ses séquences en allé­geant au maxi­mum son trait pour sug­gé­rer le mou­ve­ment, Blutch avait choi­si de tra­vailler sur le poids des corps.

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7 commentaires

  • Très inté­res­sant, le rap­pro­che­ment entre la planche de Blutch et celle de Vivès. Ils ont fait des choix gra­phiques radi­ca­le­ment dif­fé­rents (on pour­rait aus­si envi­sa­ger une com­pa­rai­son avec Baudouin – en voi­là un qui en a des­si­né, des dan­seuses! – qui a une approche encore dif­fé­rente: lui est car­ré­ment dans le fan­tasme de l’abolition de la pesan­teur et de l’évasion hors du temps) … sans doute Vivès esquive-t-il cer­taines dif­fi­cul­tés de repré­sen­ta­tion que Blutch attaque de front, mais son choix de sim­pli­fier son gra­phisme à l’extrême prend place dans un sto­ry­tel­ling où le posi­tion­ne­ment des corps les uns par rap­port aux autres a plus d’importance que leur rap­port avec l’espace – ou l’attraction ter­restre. J’abonde aus­si dans ton sens au sujet du gain en flui­di­té à mesure que l’album avance… et que Polina gagne en assu­rance elle aus­si. Fluide est un mot qui résume bien l’album, fina­le­ment.

    • @Tororo: comme je suis un ignare com­plet en matière de Baudouin, je ne com­men­te­rai pas ce point.
      La flui­di­té est vrai­ment le concept cen­tral de l’oeuvre de Vivès bien aidé par des his­toires plu­tôt mini­ma­listes :-) (et en plus ils ne causent pas !).

  • Il me semble que ça fait un moment qu’il a com­men­cé à bos­ser sur ce pro­jet (des pages n’étaient-elles pas déjà parues dans un Pilote annuel ?) : l’évolution du des­sin ne pourrait-elle pas être plu­tôt attri­buée à la matu­ra­tion gra­phique de Bastien (rappelle-toi du somp­tueux “Comme un ani­mal en cage” de Frank) ?

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