Pauline (et les loups-garous) (Appollo & Oiry – Futuropolis)

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Voilà donc le dernier album d’Appol­lo. Cette fois-ci, il s’allie avec Stéphane Oiry pour un conte moderne rock avec une Petite Chape­ron Rouge de 18 ans prénom­mée Pauline confron­tée à une bande de grands méchants loups à blouson noir et moto vrombris­sante.
C’est la première histoire d’Appol­lo dans un monde contem­po­rain mais un monde contem­po­rain un peu flottant (une bande musicale, des objets plutôt années 80 dans l’ensemble et aucun téléphone portable ou ordina­teur à l’hori­zon), accen­tué par un choix de colori­sa­tion ”pseudo trame” qui accen­tue le phéno­mène (on pourrait rappro­cher ça du dernier Taran­ti­no avec ses effets de caméra et de pelli­cule). Comme il y a du rock et des motos, j’ai pensé un instant que ce pourrait être son histoire la plus ”person­nelle”, celle où il s’expo­se­rait le plus mais il n’en est rien. En choisis­sant une jeune fille de 18 ans et une Bretagne pluvieuse, il échappe à une forme de piège nombri­liste très à la mode. Pauline est donc sur la route, en fuite avec son copain Angus. On ne saura pas exacte­ment ce qui s’est passé mais le couple passe visible­ment de l’enfance à un monde adulte. Un passage frustrant pour Angus qui flashe sur une serveuse country tandis que Pauline sublime ses angoisses par rapport au sexe dans des visions très poilues et viriles.
J’avoue que c’est un album qui m’a laissé un peu perplexe et que je pourrai compa­rer au ”Vitesse moderne” de Blutch : une histoire très riche, qui donne à réflé­chir mais une forme un peu floue qui laisse un petit goût de frustra­tion. On va me dire que juste­ment l’his­toire tourne autour des hésita­tions, de la peur des choix propres à l’ado­les­cence et que cette forme épouse le fond, j’ai eu l’impres­sion d’une légère disper­sion avec des choses plus proches de la citation que servant réelle­ment la progres­sion du récit (je dis ça parce que je viens de voir la référence à Nançy Sinatra qui explique la séquence des bottes, une séquence qui m’avait intri­guée). Le dessin de Oiry est parfai­te­ment adapté au fond du récit avec un dessin référen­cé qui rappelle les indépen­dants US des années 80/​90 (Clowes, Burns, Mezzo…) associé à une couleur dont j’ai déjà parlé. Il y a des scènes magni­fiques (de pluie, d’ombre, de forêt…) mais, évidem­ment, j’ai les mêmes réticences que pour les dessi­na­teurs sus-cités, à savoir un dessin un peu froid, notam­ment dans les visages (mais c’est un avis purement person­nel qui corres­pond à mes plaisirs de lecteur BD).
J’ignore au final si on consi­dè­re­ra cet album comme un album de transi­tion, un ouvrage à part ou le chef d’œuvre ”inrock” d’Appol­lo. À vous de vous faire une idée en lisant, par exemple, l’inter­view ci-dessous…

marcher sous la pluie

Comme je me suis posé plein de questions sur cet album, je me suis dit que le plus simple serait de les poser à Appol­lo direc­te­ment. Voilà donc son inter­view exclu­sive pour le blog.

C’est la première histoire contem­po­raine que tu écris. En parlant de rock et de moto, on peut avoir l’impres­sion que tu te dévoi­le­rais plus, que ce serait plus proche de toi et hop, tu choisis une héroïne. Est-ce que c’est une volon­té de te proté­ger ?
Appol­lo : le risque que je courais en faisant cette histoire contem­po­raine, c’est que tout mon entou­rage me dise : ”C’est ton histoire la plus person­nelle”. Ca n’a pas manqué or, ça n’est pas le cas : ce n’est pas plus person­nel que, mettons, ”Le cheva­lier au cochon”. Je n’aime pas l’auto­bio­gra­phie, je n’en ferai pas.
J’avais envie d’un point de vue féminin. J’ai beaucoup pensé à toutes les élèves que j’ai eues en termi­nale L que je trouvais drôles et parfois un peu déses­pé­rées.
Il y avait aussi une sorte de défi : est-ce que fonda­men­ta­le­ment, adopter le point de vue d’une gamine de 18 ans allait me poser problème ?

Est-ce que les sous-enten­dus psycha­na­ly­tiques sont voulus ou incons­cients ? On a quand même claire­ment une fille qui tue son père et qui se repré­sente le sexe comme quelque chose d’ani­mal.
Ha ha ! J’ai relu Bettel­heim et les contes de Perrault pendant que j’écri­vais Pauline. Toutes les expli­ca­tions psycha­na­ly­tiques devraient être possibles : on peut envisa­ger Pauline comme une métaphore du passage à l’âge adulte, comme une décou­verte violente de la sexua­li­té, comme un brûlot féministe dénon­çant la norme sexuelle dominante (virile et violente), comme une phobie du sexe, comme une forme moderne de bovarysme… J’en passe.
J’ai multi­plié les symboles et les appels du pied en ce sens : lune, couleur rouge, références conti­nuelles au conte, figures du loup, repré­sen­ta­tions normées du sexe omnipré­sentes etc.
Mais en même temps, je ne me suis jamais dit que j’allais propo­ser un sens clair : c’est vraiment un jeu avec l’incons­cient, je voulais laisser les inter­pré­ta­tions les plus ouvertes possibles, au risque de n’être pas du tout expli­cite sur ce que dit finale­ment cette histoire.
Un de mes défauts que j’essaie de combattre, c’est d’expli­ci­ter trop le ”message”, d’être bien pédagogue. J’en avais assez, j’ai fait donc ce truc : polymorphe et polysé­mique. Au lecteur de se démer­der sur la signi­fi­ca­tion du récit.

Il y a une partie qui m’a un peu désar­çon­né : on passe au point de vue du jeune homme qui rencontre une cow girl etc. Ça donne un point de vue sur le départ de l’his­toire (qui peut être faux d’ailleurs) et en même temps, j’ai eu du mal à comprendre l’inté­rêt de ce person­nage de cow girl qui revient pourtant pério­di­que­ment (une référence au country ? Au Sud ?).
Non, la ville de l’Ouest, comme son nom l’indique, devait faire penser à une sorte de ville du far-West : un désert français, sans lois, sans contrôle. C’était amusant d’en rajou­ter une couche avec la cow-girl. Et puis, c’est une forme d’humour aussi. Qu’est-ce que ça veut dire de faire des soirées ”Country” en hiver, en Vendée. C’est un peu ridicule, non ?
Angus dit d’abord qu’il déteste la country, et puis évidem­ment, il tombe amoureux de ce fantasme de prisu­nic qu’est Chloé.
L’inté­rêt du person­nage, à mon avis, c’est de souli­gner la frustra­tion dans laquelle nage Angus : il a une copine avec qui il ne peut rien faire, il fantasme sur les filles de magazine, il rencontre une fille qui incarne toute sa libido un peu cheap, et rien ne marche : elle lui fait même l’éloge de la virili­té de son copain biker ! Angus est un gamin, il rêve de puissance, de virili­té, de moto et de rock’n’­roll, et il est sans cesse renvoyé à sa position de frustra­tion.

Il y a des paral­lé­lismes à faire avec Fantômes blancs : le person­nage princi­pal voit des choses fantas­tiques sans qu’il soit possible de savoir si elle fantasme ou si ça corres­pond à une réali­té. La forêt est symbole d’un monde sauvage où la raison se perd. On retrouve d’ailleurs cette symbo­lique dans Biotope (dessin Brüno). À quoi ça corres­pond exacte­ment ? Est-ce une espèce de référence à une mytho­lo­gie européenne ? Un rebond sur des thèmes impor­tants chez Miyaza­ki ou Lynch plus récem­ment ? Une vision person­nelle ? Après tout, le rock est plutôt consi­dé­ré comme une musique urbaine.
La forêt, c’est un thème de la sauva­ge­rie dans la litté­ra­ture médié­vale : c’est le désert humain, le lieu de tous les dangers. On retrouve ça dans Tristan et Yseut (qui se cachent dans la forêt, loin des hommes et redeviennent presque des animaux), et on trouve ça évidem­ment dans les Contes, il faut se rappe­ler les illus­tra­tions de Doré pour Perrault, c’est effrayant. C’est un symbole facile de sauva­ge­rie, donc d’une sexua­li­té inquié­tante et dange­reuse, celle des loups-garous pour Pauline.
La grande peur origi­nelle, l’obs­cu­ri­té, la dispa­ri­tion de la socié­té sont des bons thèmes à exploi­ter avec le rock’n’­roll lycan­thrope qui m’inté­res­sait.
C’est vrai que le thème de la forêt revient souvent dans mes bouquins. Ca doit venir de la Réunion : la forêt, c’est les hauts, à la fois la liber­té et la perte de soi.

Comment ils font pour les amplis dans la forêt ?
Merde, tu es le deuxième à poser la question. Ils ont un groupe électro­gène ?

On voit des images expli­ci­te­ment sexuelles. Dans Fantômes Blancs ou la série SF, la vie sexuelle des persos est évoquée fronta­le­ment mais ici, c’est un des thèmes les plus impor­tants. Est-ce que c’est un thème que tu vas encore travailler ? Est-ce une espèce de réaction à une BD contem­po­raine plutôt de plus en plus frileuse sur le sujet ou alors dans la provo­ca­tion ?
C’est le thème princi­pal, je crois. La question de la repré­sen­ta­tion sexuelle. Pauline est fasci­née par le sexe et en même temps terri­fiée : elle regarde une revue de cul, elle regarde un film porno, elle mate sa copine Jess s’envoyer en l’air. Mais en même temps, elle a peur du sexe : à cause de son père vraisem­bla­ble­ment, et elle refuse de sauter le pas avec son petit copain.
Ce qui m’inté­res­sait vraiment, c’est de réuti­li­ser plein d’ingré­dients du road-movie tout en le débar­ras­sant des clichés rock’n’­roll qu’on y associe. Sur son blog, Gabriel Delmas me reproche de ne pas faire un truc assez trash. Il aurait fallu, selon lui, que Pauline baise à tout va, qu’on s’enfonce dans une longe plongée glamour trash à l’amé­ri­caine (Bret Easton Ellis, Requiem for a dream, ce genre de trucs). Or préci­sé­ment, avec Stéphane, on voulait se débar­ras­ser de ce qui nous semble être quelque chose qui relève de la mytho­lo­gie ou du fantasme. En vérité, il y a peu de sexe, il y a surtout beaucoup de frustra­tion. Pauline, c’est un récit de lose, si on veut, désen­chan­té et un peu dépri­mant, où le sexe est un problème. Jess l’uti­lise comme une arme de révolte sociale d’une certaine manière, mais Angus le vit comme une frustra­tion perma­nente et Pauline comme quelque chose qui la fascine et la terro­rise tout à la fois. C’est le contraire du glamour trash auquel nous ont habitués une certaine contre-culture améri­caine. Mes ados sont plus proches de ceux de Dumont que de ceux de Larry Clarke.
Paradoxa­le­ment, c’est une forme de volon­té natura­liste qui m’a guidé, alors même que la trans­fi­gu­ra­tion du réel (chez Pauline) est perma­nente.

La scène finale fait référence à un clip que tu m’avais montré. Dans quelle mesure cette histoire est-elle bâtie sur des références visuelles ou autres ?
sonic C’est bourré de références. Un peu trop même. Il y a une sorte de jeu perma­nent de citations rock’n’­roll : des plus évidentes (CSS, AC/​DC, Catpo­wer) aux plus cachées (Sonic Youth, les Thugs, Lee Hazel­wood, Motörhead…). Je pense que j’en ai trop mis d’ailleurs.
Pour les références visuelles, il faudrait plutôt deman­der à Stéphane, mais notre point de départ – enfin, l’un des points de départ – c’est la couver­ture de Goo de Sonic Youth, le dessin de Petti­bon. On a imagi­né ce qui se passait après.
Il y a aussi toute l’ima­ge­rie de série z – films de motards, de loups-garous, de motards loups-garous, Carpen­ter, un peu Russ Meyer – et la reprise des thèmes de cinoche et de litté­ra­ture : Rohmer, Dumont, Salin­ger, les road-movies, le Houel­le­becq d’Exten­sion du domaine de la lutte, et tout ce que j’ai dit avant : Perrault, Doré, les contes, Tristan et Yseut… Bon, j’arrète là, c’est blindé de références directes ou indirectes. Je ne sais pas si c’est intéres­sant.

Savais-tu que CSS prépa­rait un nouvel album ? Parler de CSS, est-ce que ce n’est pas une façon de se dédoua­ner par rapport à une vision rock qui pourrait sembler nostal­gique (les motos, AC/​DC, les blousons noirs…) ?
Il y a un petit cafouillage. Je voulais que l’his­toire soit contem­po­raine, complé­te­ment. Je voulais que mes héroïnes soient d’ici et mainte­nant. Donc Jess cite CSS, parce que ça lui va bien. Mais comme nous avions multi­plié les références aux années 80 (la bagnole, la K7, les Hells, ac/​dc, etc), ça crée une sorte de hiatus. Finale­ment, j’aurais mieux fait de décider que c’était un récit qui se passait dans les années 80, et puis c’est tout, il n’y avait pas de raison de vouloir à tout prix l’ancrer dans notre époque.
Je suis bien content qu’il y ait un nouvel album de CSS, dis donc, surtout mainte­nant que je parle couram­ment portu­gais.

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