L’île aux cent mille morts (Vehlmann & Jason – Glénat)

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Si je ne sais pas trop encore quoi penser du travail de Vehlmann qui aligne les succès avec des histoires relativement classiques bien écrites mais participe aussi à la conception de Jolies ténèbres, son association avec Jason pour un album chez Glénat a titillé ma curiosité. Jason est plutôt considéré comme un auteur « indépendant » dont les histoires sont basées sur une atmosphère très particulière et j’ai toujours hésité à franchir le pas de peur d’être déçu malgré la lecture d’avis très encourageants.
L’île aux cent mille morts est une espèce de mensonge assez éhonté culotté: malgré les apparences, ce n’est pas réellement une histoire de pirates. Gweny, jeune fille futée affublée d’une mère dérangée, cherche à retrouver son père parti à la recherche d’un trésor indiqué sur une carte encapsulée dans une bouteille. Il ne reste plus qu’à guetter une nouvelle bouteille pour retrouver la location du trésor et de son papa. Elle va vite découvrir que le trésor n’est qu’un appât à gogos lancés par une école de bourreaux en manque de sujets d’expériences.
Le travail narratif de Jason est vraiment particulier: regard vide, personnages figés, découpage monotone, il donne l’impression que c’est le décor qui évolue avec en avant plan des personnages immobiles. C’est vraiment très troublant: l’impression d’être devant une scène de théâtre avec en fond des décors mobiles. Les personnages semblent du coup mimer le mouvement plutôt que de le vivre et le lecteur n’est absolument pas invité à reconstruire mentalement les images manquantes. On retrouve un peu de l’esprit des premiers Tintin, l’impression que le dessinateur a capturé un moment d’intensité (Tintin courant, Tintin assommé…) mais en refusant ici le sensationnel. Du coup, l’histoire ironique de Vehlmann prend un relief saisissant où les gags surréalistes finissent par perdre leur sens, comme dans un rêve éveillé.
Finalement, est-ce que c’est un grand album ? J’en sais fichtre rien. Mon fiston qui a lu tout Jason au CDI de son lycée aime beaucoup mais d’autres lecteurs ont trouvé que le scénario n’apportait pas grand chose à l’univers du dessinateur. Il est un peu difficile de deviner si Vehlmann se contente de se changer agréablement les idées ou si ce genre d’histoires rentre dans un besoin impérieux de se renouveler. En tous les cas, ça m’a donné envie de lire d’autres BD de Jason.
Et au final, l’album démontre que les frontières entre les éditeurs BD deviennent de plus en plus floues.

buse masquée

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16 commentaires

  • j’ai découvert le travail de Vehlmann en suivant spirou il y a quelques années (green manor etc…). En général, je recherche plus les univers des dessinateurs que des scénaristes.
    Vehlmann est un génie, même si le thème à été galvaudé. Le renouvellement de le BD « Belge » sans réchauffage de recettes éprouvées est assez puissante dans la série « seuls » des excellents Tome et Vehlmann.
    Si je ne me trompe pas il scénarise avec bonheur le marquis d’Anaon.
    Lu en interview : Le point commun de beaucoup de ses scénarios est un très fort rapport avec la mort…

  • Mais non ! « Seuls » c’est Janry et Vehlmann ! (Humour vraiment au second degré !)
    Ceci dit, il manque à Vehlmann encore un tout petit truc pour être un génie, le rythme. Son « Seuls » avec Gazotti – ouf, je l’ai bien dit cette fois ! – malgré toutes ces qualités, en est une preuve assez flagrante… Les idées, l’histoire, les persos, tout est là. Mais cette volonté de bien faire ralentit quelque peu l’action de l’ensemble… Sur la distance courte, pas de souci (suffit de lire un Green Manor pour se délecter) mais sur la distance longue du 44 pages et de la série, l’ensemble se délite malheureusement quelque peu…
    Bon, ben je viens de me faire un nouvel ami, je le crains !

  • Comme je n’ai pas encore lu Seuls, je ne commenterai pas. J’aime beaucoup Green Manor aussi mais ce n’est pas dans mon top 50 personnel :-)

  • Les histoires courtes de VEHLMANN(1998-2001,avec Follet,Severin,Deth,Feroumont,Bonhomme etc,etc…)sont de vraies merveilles déjà débarassées d’influences,et possèdent un souffle et une fraicheur trééés agréable.SEULS,comme son SPIROU ont beaucoup de qualités mais gardent ce défaut(Cette limite,à la fois)d’appuyer le style,d’etre trop « pensés »,paradoxalement trop travaillés,conceptualisés et surement d’autres mots en « és ».
    Le MARQUIS D’ANAON échappe à cette ligne,cette esthétique de l’écriture,une idéologie de la perfection(assez malheureuse,donc) qu’on retrouve dans les derniers TOME,mais sans doute ne suis-je pas objectif..?

  • Ca fait plaisir de lire une critique intelligente et constructive (je te vois déjà modestement protester).
    On SEMBLE pas plus avancés sauf qu’on a envie nous aussi de se pencher sur ces auteurs (j’ai d’ailleurs toujours pensé, et j’assume, que les critiques négatives, quand bien même elles seraient fondées, sont un crime à l’encontre d’artistes qui se sont engagés « corps et âme » dans une création et que l’on « exécute » en deux lignes, trois sentences soi-disant bien senties, seul talent (et encore rarement)du dit critique.

  • BODART : « il déchire ! », grand dessinateur, un des meilleurs de sa génération dans le style « jeté », il pourrait dessiner le botin… ;)
    « SEULS » : Je confirme les avis positifs (c’est français cette phrase ?), je te le conseille Li-An !

  • Personnellement, ça ne me gène pas de voir des critiques assassines si elles me font rire :-) (quand c’est sur mon album, çe ne me fait pas rire, mais je n’en ai pas encore lu de négative et drôle à la fois :-)). Je sais que ça perturbe beaucoup de gens (dont les auteurs) mais à quoi servent les oeuvres si on ne peut pas en parler, même en mal, même rapidement ?

  • Moi qui ait habituellement beaucoup de mal avec la « bd à papa » j’adore le Marquis d’Anaon, je trouve que c’est une de ses plus grandes réussites. Je ne saurais pas analyser exactement pourquoi -le dessin de Bonhomme y est probablement pour beaucoup- mais cette série me replonge délicieusement dans la peau de l’enfant qui lit son beau livre d’aventure (un Spirou ou un Blueberry) sans nostalgie et sans la sensation d’être pris pour un idiot. Mais son meilleur livre c’est quand même Le dernier jour d’un immortel.

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