Clafoutis n°5 et autres considérations numériques

Dans un récent Téléra­mouille, un dossier consa­cré à l’édi­tion numérique me donne encore l’occa­sion d’iro­ni­ser finement – malheu­reu­se­ment, je n’ai pas le nom des journa­listes, j’ai bazar­dé le numéro en question et les poubelles papier sont passés hier. Je ne peux pas nier que les rapports entre la distri­bu­tion numérique et la BD se développent de manière parti­cu­lière. Mais que ce soit dû, comme le suggère Téléma­rouille, notam­ment au fait que les auteurs BD utilisent de nos jours couram­ment la tablette graphique au point de dédai­gner papier, feutres, plumes, etc…, ça me paraît fort de café. Et de citer dans la foulée trois auteurs qui ont été révélé par leur blog : Boulet (je me mets un gage), Marion Montaigne ou Pénélope Bagieu. Parmi ces trois artistes, sauras-tu recon­naître ceux qui travaillent encore sur support tradi­tion­nel ? Encore plus étrange, cette proxi­mi­té avec l’ordi­na­teur suppo­sée des auteurs BD ferait penser que les écrivains conti­nuent à écrire leurs textes avec une plume d’oie trempée dans un encrier – non, ils ne travaillent pas du tout sur un traite­ment de texte, qu’est-ce que vous croyez ! Mais intéres­sons-nous plutôt au fond du problème.

La distri­bu­tion numérique des albums BD était un sujet qui angois­sait nombre d’auteurs il y a quelques années et qui rendait tout fou les éditeurs au point de parier sur la dispa­ri­tion des libraires rempla­cés par leur propre distri­bu­tion qui leur permet­trait de se faire une marge encore plus impor­tante. Et puis les tablettes sont arrivées et puis les livres papiers ont conti­nué à se vendre cahin caha. Et surtout, les succès du Web s’obs­ti­naient à être gratuits, à s’ins­crire dans une consom­ma­tion quoti­dienne (en résumé de l’humour en quelques pages) et leurs retom­bées finan­cières passaient par le livre papier. Et enfin, les éditeurs se sont aperçus que les auteurs pouvaient très bien vendre leurs oeuvres de manière numérique sans passer par l’édi­teur. Après Les autres gens de Thomas Cadène (cf la version papier), on voit l’arri­vée de magazines numériques payants gérés par des auteurs : Profes­seur Cyclope et Mauvais Esprit. Profes­seur Cyclope va jusqu’à propo­ser une forme qui s’éloigne radica­le­ment de la BD avec des cases animées comme pour Lycéennes de Stephen Vuille­min. Il est à remar­quer que le graphisme comme les histoires sont plutôt éloignées de ce qui se vend très bien en librai­rie et les auteurs publiés n’ont pas peu de visibi­li­té média­tique ou grand public : le public ciblé est plutôt jeune et adepte d’un humour volon­tiers trash et les histoires courtes sont majori­taires – pour ce que j’ai pu en voir. Il semble­rait que le lecteur ”en ligne” privi­lé­gie la rapidi­té et le zapping inter­ac­tif. Ces offres ne me paraissent pas incom­pa­tibles avec les albums papiers et en fait, je pense que c’est un prolon­ge­ment naturel de l’offre BD.

Le roman, ce n’est au final qu’une suite de mots agencés pour leur donner sens et provo­quer une émotion. Il néces­site un lourd inves­tis­se­ment histo­rique et cultu­rel puisqu’il a fallut créer une langue (ça prend des siècles) puis former des ensei­gnants qui eux-mêmes apprennent aux enfants à lire. Lire n’a rien de naturel et mes grands-parents m’encou­ra­geaient à sortir dehors plutôt qu’à rester enfer­mer à bouqui­ner. Mais l’écri­ture a une compo­sante interne fasci­nante : elle est indépen­dante du support. Qu’elle soit retrans­crite sur un mur, du papier ou une tablette numérique, son sens est le même et l’expé­rience est identique. Même si le support classique du roman a quelques varia­tions (grand format ou poche et même couver­ture carton ou souple aux USA), globa­le­ment le lecteur n’en a rien à cirer du moment qu’il peut trimbal­ler son roman dans son sac ou l’ame­ner dans le jardin, dans on lit ou à la plage. On remar­que­ra que la litté­ra­ture en tant qu’ob­jet se collec­tionne surtout lorsqu’elle est accom­pa­gnée d’illus­tra­tions – cf. les couver­tures du Livre de Poche des années 50/​60.
La BD offre une expérience très diffé­rente de lecture : le support prend une grande impor­tance du fait de la repro­duc­tion du dessin et des quali­tés ou absence des couleurs qui l’accom­pagnent. La taille de la repro­duc­tion est aussi un critère de sélec­tion et de lecture. De facto, le petit Julien qui achète avec son argent de poche une première BD (manga ou comics sont fourrés dans le même sac) devient un biblio­phile à l’insu de son plein gré. Il a acheté un objet dont la fabri­ca­tion va avoir une réelle influence sur la lecture. Le standard 46 planches de la BD franco/​belge n’est finale­ment qu’une des offres possibles et presque minori­taire de nos jours – à part chez certains éditeurs qui reven­diquent le côté commer­cial de leur catalogue. Et donc acheter un roman graphique noir et blanc de 200 pages petit format, ce n’est pas la même chose que lire un comics d’une vingtaine de pages qui est une expérience diffé­rente de la lecture du dernier Spirou. Ce n’est pas seule­ment le conte­nu qui est diffé­rent mais aussi la présen­ta­tion et cette dernière influe sur l’expé­rience. À mon avis, la lecture BD sur tablette sera une expérience de plus avec, à mon sens, une unifor­mi­sa­tion et une perte impor­tante d’ergo­no­mie qui touche non seule­ment le lecteur mais aussi le marchand (éditeur, libraire, distri­bu­teur…). Regar­dez par exemple le page d’accueil des deux sites Profes­seur Cyclope et Mauvais Esprit. Les histoires propo­sées sont présen­tées sous forme d’image de même taille – pour des raisons démocra­tiques évidentes – qu’il faut cliquer. Il est impos­sible de savoir en un coup d’oeil la taille de l’his­toire (même dans un magazine, un rapide feuille­tage permet de voir que ce salaud de Goossens n’a fait qu’une page dans le dernier numéro de Fluide) et même l’image propo­sée ne permet pas d’avoir autant d’infor­ma­tions que pour une couver­ture classique.

On est évidem­ment dans une logique ”magazine” qui veut que l’on paye pour le tout et que l’on lise ce qui nous plaît – sans la possi­bi­li­té du feuille­tage, évidem­ment. Mais ce problème se retrouve de la même manière dans la présen­ta­tion des boutiques en ligne : une couver­ture au format standar­di­sé qui ne permet pas de se faire une idée du conte­nu simple­ment. Et il manque le fameux feuille­tage, une des compo­santes primor­diales de la vente d’un album BD, qui est impos­sible ou alors de manière laborieuse, lente et très limitée. J’ignore quelle place prendra la distri­bu­tion numérique à l’ave­nir mais je sais que la BD sur tablette, si elle n’est pas conçue spéci­fi­que­ment pour ce support, sera une expérience claire­ment de quali­té inférieure à sa version papier. Autant pour le lecteur que pour le marchand.

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Prenons par exemple, au hasard, le numéro 5 de la revue Clafou­tis. Format respec­table, couver­ture souple, papier épais et glacé, un rapide feuille­tage nous dit qu’il s’agit d’une revue à carac­tère artis­tique qui présente histoires courtes et illus­tra­tions diverses aux styles variés. Je recon­nais d’un coup d’oeil, sans avoir à lire le sommaire, quelques artistes. Voilà toute une gamme de sensa­tions que la tablette et le numérique ne peuvent pas appor­ter. Je sais bien que chaque progrès apporte son lot d’appau­vris­se­ment mais pas au point de changer radica­le­ment l’expé­rience.
Passons au conte­nu : on y retrouve les habitués – Elbaz, Perriot, Trouillard – et un invité presti­gieux, Emmanuel Guibert. Je dois avouer j’ai trouvé ce numéro plus faible que le précé­dent qui semblait regor­ger de pépites précieuses. L’absence de narra­tion dans beaucoup d’his­toires et le côté arty ne m’a pas parti­cu­liè­re­ment embal­lé sur ce numéro mais il mérite le coup d’oeil rien que pour les magni­fiques illus­tra­tions de Dai Dunbang (la Chine est le thème princi­pal). J’espère qu’il ne nous faudra pas attendre encore deux ans pour la prochaine fournée.

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21 commentaires

  • Je souscris totale­ment à ce texte (comme cette récente pensée qu’on laisse mourir les ”héros de bd” en paix),et c’est une forme de militan­tisme heureux.

    Et peut être pas vain.

    Au fait,qui effeuille­rait de vieilles bd ou de vieux journaux numériques ?

    • @julien : oui, j’ai oublié de parler des bouqui­nistes et des grand-mères qui font lire de vieilles BD de la collec­tion. Au format numérique, je n’aurai jamais lu les vieux Bayard et Coeur Vaillant de la famille.

  • Et oui, on oublie un peu que le livre, en tant qu’ob­jet, peut évoluer avec le temps,lui, c’est beau un livre qui vieillit ! (d’ailleurs, soit dit en passant, certains romans graphiques vieillissent très mal). Sans compter qu’il peut intégrer la marque du ou des lecteurs. Moi, je conserve avec plaisir mon album du Trombonne illus­tré dont quelques pages sont déchi­rées, stigmates d’une crise de nerfs ado. Bref, le livre conti­nue à s’impri­mer après sa publi­ca­tion, c’est quand même telle­ment supérieur à la soit disante inter­ac­ti­vi­té numérique.

    • @Grospatapouf : Et le parfum;le toucher d’un livre.une rangée peut charrier autant que solli­ci­ter envies et mémoire(Je suis poète-réac à mes heures)

      Plus sérieusement,bd et littérature,qui n’aura pas droit de citer dans le numérique ?

    • @Grospatapouf : d’ailleurs, les obser­va­teurs ont bien remar­qué que la musique numéri­sé a perdu de son aura en perdant sa valeur marchande. Si c’est gratuit, c’est que ça ne vaut pas grand chose finale­ment.

    • @Totoche Tanne­nen : Ben tu regardes le Lycéennes dont je donne le lien et tu vois bien que ça ne marche pas sur papier ah ah ah ah ah ah.

  • Dai Dunbang est un géant, qu’on décou­vri­ra un jour ou l’autre en France. Li Zhiwu vaut aussi le détour. Je me suis occupé des contacts avec ces deux auteurs et j’espère bien qu’on aura l’occase de les voir un peu plus :)))

      • @Li-An : Tu dois parler de Au Bord de l’Eau… Dai Dunbang a illus­tré un des 30 fasci­cules, assis­té par un de ses fils. Un des fils de Dai avec qui je suis en contact était vert de savoir que cette édition a été faite en France, car ils n’en avaient pas été infor­més…

        • @Yohan Radom­ski : oui, c’est bien Au bord de l’eau dont je parlais. Ne pas payer des droits d’auteur aux Chinois, voilà un retour­ne­ment de situa­tion pour le moins ironique.

          • @Li-An : La faute en revient sans doute en premier lieu à l’édi­teur chinois, pour qui les auteurs sont quanti­té négli­geable. Qui possède les droits dans cette histoire ? Je n’en sais rien… Nous sommes dans les chinoi­se­ries, car les auteurs de l’époque travaillaient pour un éditeur d’Etat et devaient céder les droits. Mais ont-ils récupé­rés des droits aujourd’­hui ? Il semble que oui… noram­le­ment. En second lieu, les éditions Fei n’ont pas non plus pris la peine de contac­ter les auteurs.

            • @Yohan Radom­ski : c’est vrai que c’est rarement le cas dans le cas d’édi­tion étran­gère – que de contac­ter les auteurs – mais ils doivent bien être au courant des problèmes de droit en Chine et auraient pu faire l’effort. Ça mérite­rait presque un billet ce genre de choses.

              • Comme tu dis, dans le cas des éditions étran­gères, c’est toujours un peu le foutoir. J’avais fait une histoire courte pour Je Bouquine : Don Quichotte, dessi­née par David Prudhomme. Excellent. Il y a eu une édition en Espagne que je n’ai jamais vu. Pourtant Don Quichotte en espagnol, ça le fait.

                • @Yohan Radom­ski : en théorie, ils doivent t’envoyer un exemplaire de la version étran­gère mais là c’est de la parution magazine, pas vraiment un bouquin solo.

                • @Li-An : Il ne s’agis­sait pas vraiment d’un magazine mais d’un recueil de récits courts tirés de Je Bouquine. Mais pour en revenir à la Chine, il semble que les rapports entre auteurs et éditeurs soient plutôt tendus. Les éditeurs ici sont des fonction­naires. Il n’y a pas d’édi­teurs privés. Et les gens en poste dans les années 80, qui connais­saient bien le lianhuan­hua, sont en retraite. Ce n’est pas une excuse, évidem­ment.

                • @Yohan Radom­ski : dans ce cas là, Bayard aurait dû t’envoyer un exemplaire de l’ouvrage en question.

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